|
 |
 |
Paris-Delhi-Bombay...
Qu’est-ce que l’Inde aujourd’hui ? C’est la question que pose l’exposition «Paris-Delhi-Bombay...» à travers les propositions de près de cinquante artistes, indiens et français, dont plus des deux tiers ont réalisé une nouvelle production spécifiquement pour ce projet. L’Inde contemporaine est abordée à travers six grandes thématiques qui rendent compte des profonds changements d’une société en pleine expansion : la politique, l’urbanisme et l’environnement, la religion, le foyer, l’identité, l’artisanat. Des chercheurs en sciences sociales indiens et français, associés à la réflexion dès les origines du projet, nous ont aidés à mettre en lumière ces thématiques, qui sont évoquées dans un espace documentaire introductif au cœur de l’exposition. Puis, tout au long du parcours, les points de vue des artistes indiens et français sur la société contemporaine indienne sont ainsi confrontés.
Jusqu’au début des années 2000, l’art contemporain indien était peu visible sur le plan international en dépit d’une scène intérieure riche et d’une diaspora active, implantée aux États-Unis et en Europe depuis plusieurs décennies. En France, l’exposition «Indian Summer» à l’Ensba de Paris, en 2005, fut l’une des premières consacrées à cette nouvelle scène. |
 |
 |
Pushpamala N. (née en 1956), The Spy (After 19c Photograph of Countess Castiglione by Pierson), 2009,
collection de l’artiste ; œuvre produite avec la participation du Centre Pompidou, Paris.
© Courtesy de l’artiste |
 |
| Dans l’exposition «Paris-Delhi-Bombay...», les artistes présentés sont âgés de 30 à 65 ans, avec un accent mis sur la génération née dans les années 1960. C’est en effet celle qui, en Inde, a émergé sur la scène internationale à la suite de l’ouverture économique du pays, au début des années 1990. Privilégier cette génération, c’est faire état d’une réalité de l’histoire récente de l’Inde et de l’incidence qu’elle a eue sur celle de son art contemporain. La démarche de ces artistes s’inscrit en particulier dans un commentaire sur les mutations rapides de leur société – générées par la mondialisation –, sur la montée des fondamentalismes, la question de l’histoire et de la mémoire entre passé colonial et traumatisme de la Partition, le combat quotidien des femmes et des minorités. Les artistes indiens de la génération née dans les années 1940 retenus comptent parmi ceux dont les matériaux se sont diversifiés afin de réagir de façon plus juste aux problèmes politiques et économiques résurgents après le tournant libéral des années 1990. Ainsi Nalini Malani a-t-elle privilégié le médium vidéo, non pas pour s’aligner sur l’usage de nouvelles technologies répandues en dehors de l’Inde, mais pour signifier l’indicible avec la puissance de vérité des images réelles. Il ne s’agissait donc pas de retracer dans ce projet l’itinéraire de peintres indiens tels Sayer Haider Raza ou Francis Newton Souza, qui s’établirent ou séjournèrent à Paris après l’indépendance. Le propos ne consistait pas non plus à rendre hommage à la génération suivante, incarnée notamment par des artistes qui «démystifie[nt] l’esthétique moderniste» (Geeta Kapur), et dont certains représentants majeurs tels Bhupen Khakhar ou Gulam Mohammed Sheikh furent mis à l’honneur par le Centre Pompidou, en 1985 et 1986, à l’occasion d’une exposition en deux volets présentant le travail de cinq artistes indiens. Les discussions qui ont permis de préciser ces orientations n’auraient pu être menées sans le concours d’un comité scientifique, composé d’historiens de l’art indiens, dont l’exigence nous a aidés à affirmer nos choix. La contribution au catalogue de la plupart d’entre eux, ainsi que de quelques autres de renom, a donné naissance à un ouvrage de référence qui met en perspective l’art contemporain de ce pays. Il comprend également une chronologie des expositions de groupe d’artistes indiens dans le monde depuis 1968 – date de la première Triennale-India de Delhi –, travail de fond qui permet de nourrir la réflexion sur la représentation de cet art sur la scène internationale. |
 |
 |
Ravinder Reddy (né en 1956),
Tara, 2004, résine, polyester et feuille d’or, 182 x 124 x 172 cm.
Courtesy de l’artiste et Walsh Gallery, Chicago.
|
 |
L’originalité de l’approche retenue pour cette exposition réside dans la confrontation avec des artistes français, à qui la possibilité a été donnée de s’exprimer sur la société contemporaine d’un pays qu’ils connaissaient seulement, pour la plupart d’entre eux, à travers une imagerie qui n’avait plus vraiment de résonance aujourd’hui... Car, si dans les années 1970, l’esprit de 1968 a conduit nombre de créateurs et de futurs responsables politiques ou économiques français en Inde, les générations suivantes n’ont pas prolongé l’expérience... sans doute parce que les années 1980 ont vu se dissiper les utopies et entraîné par là-même l’oubli de ce pays. En France comme ailleurs en Europe ou aux États-Unis, il est difficile d’expliquer pourquoi, de Rosselini à Louis Malle, de Moravia à Duras, de Rauschenberg à Stella, l’Inde a pu tant fasciner pour disparaître aussi rapidement de l’univers des créateurs des générations suivantes. Ainsi, la quasi-totalité des artistes français sollicités pour participer à l’exposition n’y étaient jamais allés auparavant. Leur regard neuf, leur choix délibéré de se rendre ou non dans le pays pour penser leur œuvre, ont fait émerger des productions inattendues, depuis l’empathie affirmée pour l’exotisme jusqu’à l’approche distanciée, en autant de propositions qui commentent, mais à rebours, l’écart entre ici et là-bas, à l’heure de la mondialisation. L’Inde est le deuxième pays le plus peuplé de la planète. C’est aussi la plus grande démocratie du monde et un acteur économique majeur. Pourtant, en France, peu nombreux sont ceux à s’être intéressés à ce pays au cours des trois dernières décennies. L’Inde reste un pays méconnu, même si elle se situe aujourd’hui, comme la Chine, sur le devant de la scène internationale du fait de sa croissance économique, qui dépasse les 7 % par an.
L’ambition de l’exposition est donc non seulement de faire découvrir la société et la création contemporaines indiennes, mais aussi de favoriser un dialogue, de générer des échanges et de tisser des liens durables entre nos deux cultures, à travers une collaboration inédite. |
 |
Sophie Duplaix et Fabrice Bousteau
Commissaires de l’exposition |
 |
La Gazette Drouot - 1er juillet 2011 - N°26 |