L'exposition « Johann Georg Pinsel : un
sculpteur baroque en Ukraine au
XVIIIe siècle », organisée par le musée du
Louvre avec les institutions ukrainiennes,
propose la découverte d'un grand artiste
méconnu. Pinsel, dont le style s'intègre dans le
grand art baroque de l'Europe centrale, travailla
au milieu du XVIIIe siècle en Galicie, un territoire
aujourd'hui en Ukraine occidentale dont
la capitale est Lviv (Lemberg en allemand, Lwow
en polonais). Cette région faisait alors partie du
royaume de Pologne. Après 1772, elle fut annexée
par l'Empire austro-hongrois des Habsbourg.
Elle redevint territoire polonais de 1918 à 1939. À cette époque, quelques érudits s'attachèrentà étudier le patrimoine de cette contrée et à photographier
les sites. C'est grâce à ces précieux clichés
que l'on a pu reconstituer l'oeuvre de Pinsel et
de son école, essentiellement des sculptures religieuses
en bois disposées dans les églises. Victimes
de l'indifférence de la part du régime soviétique
mis en place dans la région après 1945, de
nombreuses sculptures furent abandonnées, dans
des lieux souvent désaffectés ou transformés.
Mais heureusement, un assez grand nombre
d'entre elles furent sauvées de la destruction grâce à l'action persévérante de Boris Voznitsky (1926-2012), directeur de la Galerie nationale des Beaux-Arts de Lviv durant une cinquantaine d'années.
Habité par le désir profond de sauver un patrimoine
exceptionnel et muni d'une détermination
qui force l'admiration, Boris Voznitsky, avec
des moyens dérisoires, s'attacha lors de tournées
répétées sur tout le territoire à récupérer chaque
oeuvre disponible afin de la stocker, l'étudier, la
restaurer, la sauver. Dans un entretien exclusif,
réalisé quelques mois avant son décès accidentel
et publié dans le catalogue de l'exposition, il
raconte cette aventure humaine unique à tous égards. Après l'indépendance de l'Ukraine en
1991, il eut davantage de moyens et put ouvrir en 1996 à Lviv, dans l'ancienne église des Clarisses,
le musée Pinsel, dépendant de la Galerie nationale.
Cette décennie 1990 marque le début d'une
reconnaissance internationale de l'oeuvre de ce sculpteur et la multiplication d'études scientifiques, écrites pour la plupart en polonais et en
ukrainien, trop rarement en anglais ou en allemand.
L'exposition du musée du Louvre présente
ainsi l'oeuvre de Pinsel pour la première fois en dehors des frontières des anciennes républiques
alliées de l'Union soviétique (des expositions
furent organisées par la Galerie nationale de Lviv,
en Pologne, en Russie et en Tchécoslovaquie).
Le catalogue est la première publication en français
sur le sujet.
Nous savons peu de chose sur Pinsel. La consonance
de son nom indiquerait une origine germanique – pinsel signifie « pinceau » en allemand –,
ce qui n'est guère inhabituel en Europe orientale,
où beaucoup d'artistes étaient itinérants.
Le lieu et la date de naissance du sculpteur sont
inconnus, comme l'endroit où il s'est formé.
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Ce que l'on sait de la carrière de Pinsel
La première indication sûre est sa présenceà Buczacz en 1751 : il s'y marie et y baptise son
premier fils en 1752. Son deuxième fils y est
baptisé en 1759. Il y meurt probablement en
1761 ou 1762, sa veuve se remariant dans la
même ville en octobre 1762. Son activité connue
par des documents s'écoule sur une douzaine
d'années, une période courte mais très dense
durant laquelle Pinsel et son atelier vont travailler
sur d'importants chantiers.
La petite ville de Buczacz, située à environ cent
cinquante kilomètres au sud-est de Lviv, était
dominée par un seigneur local haut en couleur,
Mikolaj Bazyli Potocki (1706 ?-1782). Issu d'une
grande famille de l'aristocratie polonaise, propriétaire d'immenses domaines fonciers dans ce territoire
situé aux confins méridionaux du royaume
de Pologne, Potocki contribua avec l'Égliseà peupler d'édifices religieux cette terre de mission
aux limites de la chrétienté latine, en bordure
du monde orthodoxe russe à l'est et du monde
musulman au sud. Pinsel va beaucoup travailler
avec un architecte, Bernard Meretyn. L'association
de ces deux personnalités va donner naissanceà une poignée de chefs-d'oeuvre. Vers 1752-1755,
le sculpteur, aidé par son atelier, exécute l'une
de ses oeuvres maîtresses : le décor des autels de
l'église des Missionnaires à Horodenka, un
immense édifice aujourd'hui situé à quelques
kilomètres de la Roumanie, alors partie de
l'Empire ottoman. Quelques années plus tard,
Meretyn va construire l'église paroissiale d'Hodowica, aux environs de Lviv. Pour ce bijou
de l'art baroque d'Europe orientale, il va s'adjoindre
le concours, en plus du sculpteur Pinsel,
du peintre Aleksander Rolinski. Celui-ci va créer
un étonnant décor d'architecture en trompe l'oeil,suivant l'esprit de l'art des Galli Bibbiena, qui
inspira tant d'édifices en Europe centrale. Les
parois de l'église, en partie conservées aujourd'hui,
sont peintes à fresque dans une dominante rose
très gaie. Le choeur présente des motifs architecturaux
illusionnistes, sur lesquels se greffent
les sculptures de Pinsel, posées sur des socles ou
des consoles : c'est le noyau central de l'exposition
du Louvre. Le fidèle voit se dérouler sous
ses yeux une scène de théâtre très expressive.
Deux groupes de l'Ancien Testament annoncent
la Passion : Abraham sacrifiant Isaac préfigure
celui du Christ et Samson tuant le lion, sa victoire
sur la mort. La Vierge de douleur essuie son visage
baigné de larmes et Saint Jean, éploré, se tourne
vers le Crucifié. Deux anges agenouillés guident
le regard vers le Christ en croix. À proximité du
choeur s'élevait une chaire, conservée aujourd'hui à l'état de fragments. En 1759-1761, Meretyn
et Pinsel travaillent à nouveau ensemble sur le
chantier de la cathédrale catholique grecque
Saint-Georges de Lviv. La façade comprend
toujours aujourd'hui trois sculptures en pierre
de Pinsel : Saint Georges combattant le dragon,
Saint Léon et Saint Athanase. De 1761 datent les
derniers documents connus, mentionnant l'activité de Pinsel dans une autre imposante église,
celle de Monasterzyska, située au sud de Lviv,à proximité de Buczacz. Après la mort du maître,
l'activité de son atelier et de ses disciples perdura.
Un style très personnel
La personnalité artistique de Pinsel semble avoir été écrasante si l'on en juge par la floraison de
sculptures influencées par son style, en Galicie,
mais aussi en Pologne jusqu'à la fin du siècle. Le
style de l'artiste est en effet spectaculaire. Ces
oeuvres en général n'étaient pas conçues pour être vues de près : éléments d'une vaste scénographie,
elles se fondaient dans des ensembles
qui jouaient sur les contrastes d'échelle. Il fallait
surprendre et étonner le peuple des fidèles, l'émerveiller
par des figures sensibles, aussi bien tragiques
que doucement effusives. Si un grand nombre
de ces caractéristiques – effets de contrastes, appel à la puissance de l'émotion, gestuelle chorégraphique – se retrouvent dans le grand art baroque
d'Europe centrale, en Bavière, en Bohême ou en
Moravie, on trouve chez Pinsel des spécificités
: l'exagération outrancière des effets, un
type physique particulier (visage aux cheveux
bouclés ou en vrille, aux épais sourcils et aux
paupières tombantes, mains et pieds aux longs
doigts désarticulés). Sur les oeuvres les mieux
conservées, mais aussi sur quelques admirables
petites esquisses que le Bayerisches Museum de
Munich put miraculeusement acquérir il y a une
douzaine d'années, les drapés voltigeants révèlent
une composition complexe d'enchevêtrement
de plans et de lignes.
L'exposition du musée du Louvre permet de faire
découvrir au public, alors même que les salles
permanentes ne présentent que peu de sculptures
du monde baroque d'Europe centrale et
orientale, un art spectaculaire et attachant, exécuté avec virtuosité et sensibilité, à présent reconnu
et préservé en Ukraine comme une part fondamentale
du patrimoine universel. |