La Gazette Drouot
Enchères - La Collection Bérès
La saga Berès
Les six ventes du fonds et de la collection du libraire Pierre Berès totalisaient 35,3 Meuros, constituant un véritable panthéon bibliophilique sonnant et trébuchant.
On ne présente plus Pierre Berès, le prince des libraires, qui en quatre-vingts ans de carrière a vu passer – en version imprimée ou autographe – nombre de trésors appartenant à l’histoire de la littérature mondiale, mais aussi plus largement à celle de la pensée humaine. S’il en a beaucoup négociés auprès des plus grands collectionneurs comme des institutions les plus fameuses, une quantité non négligeable restait encore entre ses mains. Notre homme ayant décidé de prendre une retraite bien méritée, les six ventes du fonds de sa librairie et de son cabinet des merveilles, organisées entre juillet 2005 et décembre 2007, totalisaient 35,3 Meuros, faisant plus que doubler le cumul des estimations basses. Talent précoce, il a dirigé sa première vente comme expert à l’âge de dix-sept ans. Érudit doté d’un oeil infaillible, Pierre Berès est demeuré un infatigable découvreur à la réputation internationale – il pouvait se contenter, comme publicité dans le fameux Book Collector de Londres, d’un lapidaire " The World’s fine books, Pierre Berès, Paris"... Les amateurs avaient été mis en appétit par l’exposition organisée en 2004 au château de Chantilly, «Livres du cabinet de Pierre Berès», réunissant les trésors conservés à l’abri des regards dans sa collection personnelle, dont l’essentiel est décrit dans le catalogue de la vente du 20 juin 2006. Cette dernière constituait d’ailleurs le point d’orgue de l’ensemble des ventes, en récoltant à elle seule 14,24 Meuros. L’expert Jean-Baptiste de Proyart avait pour cette occasion adopté une politique d’estimation au plus près des prix internationaux. «Les estimations du fonds étaient délibérément peu agressives, car la plupart des livres avaient été, à un moment ou à un autre, proposés sur le marché, explique-t-il, mais un ensemble de ce calibre n’apparaît que tous les dix ou quinze ans.» Et d’ajouter : «Les ventes Berès n’ont pour concurrentes que celles de la bibliothèque des comtes de Macclesfield, chez Sotheby’s, et celles d’Estelle Doheny, chez Christie’s.» Ces dernières, organisées entre 1987 et 1989, totalisaient 37,8 M$ (50 Meuros en valeur réactualisée), tandis que les premières – dix ventes, de mars 2004 à octobre 2007 – cumulaient 22,4 M£ (32,4 Meuros au taux de change d’octobre 2007). Il faut aussi évoquer les ventes Marcel Jeansson, mais leur dispersion dans l’espace et dans le temps rend difficile toute évaluation.
1 422 244 euros frais compris.
Attribué à Pierre Gourdelle, recueil de 60 dessins aquarellés d’oiseaux, Paris, vers 1550, in-folio, reliure d’époque en veau à décor doré et peint. Record pour un livre adjugé en Franc .
Mardi 20 juin 2006, salle 5-6.
Pierre Bergé & Associés SVV. M. de Proyart.
Au palmarès des ventes Berès, les poètes maudits du XIXe siècle occupent une place toute particulière. Un record mondial était obtenu pour une édition originale française, avec les 440 000 euros récoltés par l’exemplaire de Paul Verlaine d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud (Bruxelles, Alliance typographique, 1873). En 1936, Pierre Berès rachetait la moitié du manuscrit des Illuminations de Rimbaud à Gustave Kahn – un des fameux «coups» de la légende Berès. Kahn, directeur de La Vogue, est le premier éditeur, d’abord dans la revue puis sous forme de livre avec une présentation de Verlaine, des poèmes incandescents écrits par le poète entre 1873 et 1875. Justement, une lettre de Paul Verlaine adressée le 3 février 1888 à Léon Vanier, où le poète évoque son exemplaire d’Une saison en enfer prêté à Gustave Kahn et non rendu, comme le manuscrit des Illuminations, partait à 20 000 euros. Ces deux lots faisaient partie des douze du Cabinet des livres concernant le couple d’amants terribles Rimbaud-Verlaine, qui totalisaient 2 141 000 euros au marteau. Dans la même vente, 260 000 euros allaient au manuscrit autographe du poème composé par Rimbaud en 1822, "La Rivière de Cassis", une page crépusculaire et étrange. Deux manuscrits de Rimbaud ayant appartenu à Louis Forain étaient également disputés, 250 000 euros revenant au plus ancien manuscrit connu de «Larme» (une page) et 240 000 euros au plus ancien manuscrit autographe de «La Bonne Pensée du matin» (une page). Ces deux poèmes sont datés de mai 1872. Lors de la dernière vente, c’était au tour de Charles Baudelaire d’être à l’honneur, avec les 375 000 euros obtenus par son exemplaire des Paradis artificiels. Opium et haschisch (Paris, Poulet-Malassis et de Brise, 1860) annoté pour une conférence qu’il a donnée à Bruxelles en 1864.

Inventaire humaniste
La culture encyclopédique de Pierre Berès était reflétée par les fleurons des enchères. Après la révolution, aussi bien scientifique que religieuse, induite par le De revolutionibus orbium coelestium, libri VI (Nuremberg, Johannes Petreius, 1543) de Nicolas Copernic (710 000 euros), on enchaîne avec les grandes découvertes grâce au De insulis nuper in mari Indico repertis (Bâle, 1494) de Christophe Colomb (523 000 euros), pour poursuivre avec la Réforme et l’édition originale (Bâle, 1536) du Christianae religionis institutio de Jean Calvin (470 000 euros). Inutile de préciser que ces trois ouvrages sont d’une insigne rareté... Du côté des sciences naturelles, les quatre volumes du Locupletissimi rerum naturalium thesauri d’Albert Seba (Amsterdam, 1734-1765) provoquaient 400 000 euros et, pour la géographie, 340 000 euros allaient à un exemplaire colorié et enluminé d’époque du fameux atlas d’Abraham Ortelius, Theatrum orbis terrarum (Anvers, 1573), magnifiquement relié de surcroît. Pour les reliures, justement, signalons les 180 000 euros de celle réalisée pour Claude III de L’Aubespine en maroquin olive, à décor dit «à la fanfare à compartiments vides». Elle entoure la première édition de Xenophon par les Estienne (Genève, 1561), ne comportant ici que la partie latine de l’édition. L’une des plus grandes (40,6 x 26,3 cm) reliures artistiques recensées, pour la Renaissance, exécutée vers 1550 pour Thomas Mahieu, doublait à 105 000 euros son estimation. En veau brun décoré d’entrelacs dorés et peints, certains dessinant des réserves à décor de pointillés, elle protège l’Historiarum sui temporis tomus primus (Florence, Laurentius Torrentinus, 1550) de Paulo Giovio. Pour les reliures armoriées, retenons les 300 000 euros de celle aux armes de Guillaume d’Orange dit le Taciturne, héros de l’indépendance de la Hollande, couvrant les Discours du songe de Poliphile, déduisant comme Amour le combat à l’occasion de Polia (Paris, Jacques Kerver, 1554) de Francesco Colonna (voir photo ci-dessus), ou encore les 210 000 euros d’un exemplaire aux armes de Louis XV pour Choisy-le-Roi de l’édition originale (Amsterdam, Marc Michel Rey, 1755) des Discours sur l’origine et les fondemens de l’inégalité parmi les hommes de Jean-Jacques Rousseau.
L’enchère la plus élevée, 1 220 000 euros, ne revenait cependant pas à un ouvrage littéraire, philosophique, religieux ou scientifique, mais à un recueil contenant 60 dessins aquarellé attribués à Pierre Gourdelle, représentant des d’oiseaux (voir photo page 28). Cet artiste a travaillé pour Catherine de Médicis et les familles de Guise et de Clèves. Les volatiles ont sans doute été réalisés pour un riche mécène – un feuillet de garde porte les armes des Richoufftz, une famille alliée aux Gueldre et aux Clèves –, la Bibliothèque Nationale conservant un recueil jumeau de la même main, présentant cependant des différences (voir page 38 de la Gazette 2006 n° 24). Ces illustrations ont vraissemblablement été utilisées pour les gravures de l’ouvrage de Pierre Belon publié en 1555, L’Histoire de la nature et des oiseaux. Notre recueil est en outre somptueusement relié et à décor peint en doré, un chef-d’oeuvre de la Renaissance. Pierre Berès a acquis cet ouvrage à New York en 1949 chez l’un de ses confrères, H. P. Kraus. Le contre-plat porte le montant codé de la transaction, Berès étant réputé pour son goût du secret. Un dessin de Piranèse vers 1775, portant au verso des notes autographes de l’artiste, récoltait 390 000 euros. Pierre Berès l’avait acquis 130 000 F (60 750 euros en valeur réactualisée) le 21 novembre 1978 dans une vente réalisée au palais d’Orsay. Les notes sont des réflexions sur l’architecture et la décoration romaines.
Les illustrations imprimées étaient également à l’honneur. Goya était à ce titre l’un des invités vedettes du Cabinet des livres. 260 000 euros s’inscrivaient sur l’édition originale de la Tauromaquia (voir photo page 29), Madrid, 1816, riche de 33 eaux-fortes, aquatintes et pointes-sèches, 200 000 euros allant à l’édition originale des Caprichos (1799), comprenant 80 eaux-fortes et aquatintes, et 95 000 euros à la première édition de Los Desastres de la guerra (Madrid, Académie de San Fernando, 1863). Antonio Canaletto empochait pour sa part 220 000 euros avec les 31 eaux-fortes des Vedute altre prese da i luoghi... ([Venise], [après juin 1744]). Rappelons que l’artiste a commencé sa carrière de graveur vers la fin de sa vie, sans doute à l’instigation du consul Smith, en poste dans la Sérénissime à partir du 6 juin 1744. On se souvient de la vente de la collection d’estampes japonaises de la galeriste Huguette Berès, l’une des femmes du libraire, chez Sotheby’s à Paris, qui totalisait 4,29 Meuros le 27 novembre 2002 (voir Gazette 2002 n° 44, page 69) et 1,75 Meuros le 25 novembre 2003 (voir Gazette 2003 n° 43, page 58). Son mari détenait un exemplaire de l’édition originale (Edo, 1788) de l’Uta Makura d’Utamaro, considéré comme l’un des plus beaux livres érotiques jamais publiés. Ce Poème de l’oreiller récoltait 180 000 euros. En 1947, c’est Matisse qui choisit la librairie Pierre Berès pour exposer le seul ouvrage pour lequel il est à la fois auteur et artiste, Jazz, venant tout juste d’être publié chez Tériade. En 2006, l’exemplaire offert par l’artiste à sa belle-fille, Louise, atteignait 230 000 euros. L’exemplaire Berès était cependant battu en novembre 2007 par les 360 000 euros récoltés, chez Christie’s à Paris, par l’un des 205 exemplaires sur vélin d’Arches, ici relié par Creuzevault en maroquin mosaïqué.

Les préemptions
Du côté des préemptions, l’État a exercé à vingt-deux reprises son droit. Néanmoins, la plus belle opération a été réalisée hors vente, Pierre Berès ayant fait don de son exemplaire de La Chartreuse de Parme de Stendhal revu et corrigé par son auteur en vue d’une nouvelle édition. Il était estimé 400 000 à 700 000 euros. Stendhal a fait interfolier cet exemplaire pour pouvoir le remanier selon les conseils de Balzac, un projet entamé, mais finalement abandonné au bout de dix-sept pages. La plus belle préemption, 800 000 euros, était exercée au profit du fond Stendhal de la bibliothèque de Grenoble, pour le Journal d’Henry Beyle – autrement dit Stendhal lui-même – couvrant les années 1805 
à 1814 (voir page 169 de la Gazette n° 37).
Cette institution possède toutes les autres années du journal de l’écrivain. Édouard Champion avait acquis ce journal lors de la succession Chéramy, en avril 1913, pour 1 850 F (2 450 euros en valeur réactualisée). Pierre Berès avait racheté l’intégralité du fonds Champion, sachant y trouver ces précieux documents. L’État préemptait également 305 000 euros pour le musée Balzac, au château de Saché, en Indre-et-Loire, les 370 pages d’épreuves autographes corrigées du Lys dans la vallée, soit la totalité du texte du roman. Balzac avait offert cet exemplaire à son ami et confident, le docteur Nacquart, dédicataire du Lys. Deux manuscrits poétiques étaient préemptés pour la Bibliothèque nationale : le premier jeu d’épreuves du Coup de dés jamais n’abolira le hasard de Stéphane Mallarmé (185 000 euros) et les 68 feuillets, dont 39 autographes et 34 imprimées, du recueil d’Apollinaire Alcools (130 000 euros). Ne figurant pas dans le catalogue consacré à la collection personnelle du libraire, L’Institution de la religion chrétienne... (Genève, Jacques Bourgeois, 1562) de Jean Calvin, annotée par Sully, était préemptée 95 000 euros.

La Gazette Drouot N°2 - 18 janvier 2008 - Sylvain Alliod
352 223 euros frais compris.
Francesco Colonna, Discours du songe de Poliphile..., Paris, Jacques Kerver, 1554, in-folio, reliure d’époque en veau brun aux armes peintes de Guillaume d’Orange.
Mardi 20 juin 2006, salle 5-6. Pierre Bergé & Associés SVV. M. de Proyart.
181 395 euros frais compris.
Hubert Robert, manuscrit autographe et dessins originaux, 63 pages, Paris, 1797-1806, carnet in-8°.
Mercredi 13 décembre 2006, salle 7. Pierre Bergé & Associés SVV. M. de Proyart.

306 737 euros frais compris.
Francisco de Goya y Lucientes, La Tauromaquia, Madrid, 1816, in-folio.
Mardi 20 juin 2006, salle 5-6.
Pierre Bergé & Associés SVV.
M. de Proyart.
Trois questions à Jean-Baptiste de Proyart
Experts en livres

Vous attendiez-vous à un tel résultat ?
On s’attendait au succès, pas au triomphe. La réputation de Pierre Berès est tellement établie qu’il était clair que les professionnels, les amateurs et les institutions allaient répondre à l’offre. D’autre part, les livres de qualité sont aujourd’hui tellement rares que l’ensemble proposé ne pouvait que susciter l’intérêt le plus soutenu. Ce qui nous a en revanche surpris, c’est l’attention que chacun des lots a pu provoquer, jusqu’à la dernière caisse vendue. J’avoue qu’au début, nous ne nous attendions pas à ce qu’il y ait autant de livres. Ces ventes sont aussi une histoire merveilleuse, car Pierre Berès a longtemps caché beaucoup de ses découvertes. Tout cela était auréolé d’un certain mystère.

Côté marché, que faut-il retenir des ventes Berès ?
Elles ont permis d’accroître la suprématie de la place de Paris sur le marché international. Paris était la capitale incontestable du livre français. Elle l’est maintenant pour n’importe quelle publication étrangère. Regardez, un livre en espagnol pour les Indiens Guaranis imprimé en 1724 dans les missions jésuites au Paraguay a atteint 50 000 euros ! L’universalité du goût Berès a permis à Drouot de prouver sa capacité à vendre les livres les plus exotiques à des prix internationaux. Cette «universalité Berès» est aussi un modèle pour tous les bibliophiles et les marchands, tant en termes de critères que de variété des choix. Il faut des professionnels comme Berès, sinon la librairie n’existe pas !

Quel fut votre coup de coeur ?
Sans hésiter, le Copernic. L’exemplaire est hors normes, en condition d’époque, et cet ouvrage est tellement mystérieux ! Pour les manuscrits, Stendhal a ma faveur, avec son journal et l’exemplaire corrigé de La Chartreuse de Parme offert à la Bibliothèque nationale. Mais il faut souligner qu’il y avait tellement de livres formidables. J’ai eu la chance d’en avoir la jouissance provisoire !
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