La Gazette Drouot
Enchères - La Collection Carasso
Synthèse des arts
À peine une centaine d’objets ou tableaux, mais chacun choisi avec un goût très sûr. Bienvenue dans l’univers raffiné de Nina et Daniel Carasso... pas si classique !
Naissance à salonique, une adolescence partagée entre Barcelone et la France, Daniel Carasso s’habitue très tôt à observer et comprendre les moeurs et cultures de divers pays ; Nina Covo est la fille d’un financier averti, passionné d’art et d’opéra. Ils se marient le 16 octobre 1939. Peu après, le couple est contraint de quitter l’Europe pour les États-Unis. Entrepreneur dans l’âme, Daniel part à la conquête du continent nord-américain pour le compte de l’entreprise familiale. À la fin du conflit, les jeunes époux reviennent s’installer à Paris et à Barcelone. Ils mettront autant de passion à orner leur intérieur parisien que pour le développement de la marque Danone. Tous deux aiment découvrir une civilisation, traquer l’objet représentatif, avec toujours le même critère : une qualité sans faille. Aux antiques s’ajoutent progressivement des porcelaines chinoises, du mobilier du XVIIIe siècle, des sculptures et tableaux modernes. Le couple n’a pour autant pas négligé un art plus contemporain, représenté par quelques pièces. Ainsi le décor de leur appartement parisien reflétait leur goût pour un éclectisme raffiné, où chaque objet tisse des correspondances avec ses voisins.

Expulsée d’Espagne en 1492, la famille Carasso a trouvé refuge à Salonique pendant un peu plus de quatre siècles. Les antiquités grecques trouvent donc naturellement leur place dans cette collection, avec notamment deux vases : un grand olpe en bronze et une amphore en terre cuite à figures noires. Proche de l’oenochoé, l’olpe en diffère par un corps plus large au niveau du pied, une panse et un col d’un seul tenant, l’anse reliant la lèvre de l’embouchure jusqu’à l’épaule. Ce récipient servait à puiser l’eau ou le vin dans le cratère avant de le verser dans les coupes. Notre exemplaire, mesurant tout de même 38,7 cm de haut, a été réalisé au Ve-IVe siècle avant Jésus-Christ. La sobriété de la forme de cet objet estimé autour de 4 000 euros est rehaussée du travail particulièrement soigné de l’anse, ornée de palmettes. L’amphore, quant à elle, tire son nom des deux anses servant à la porter et était destinée à contenir du vin, des olives, de l’huile ou des condiments. Sa décoration a évolué vers le modèle à bande continue, qui s’imposa à partir du VIe siècle avant notre ère. Notre modèle est attribué au groupe de Léagros, l’un des derniers ateliers de peintres pratiquant la technique de décoration à figures noires – ainsi nommé en référence à plusieurs vases portant une dédicace à «kalos leagros», modèle ou héros athénien. Sous la frise à palmettes du col, une scène représente sur une face Athéna, aux côtés d’un quadrige conduit par un aurige et précédé d’un jeune garçon nu. Sur l’autre face, trois hoplites armés combattent, l’un à terre. Ce décor évoque sans doute une scène de l’Iliade (Athéna et les guerriers), un sujet que l’on retrouve sur plusieurs vases attribués à ces artistes. Une ornementation plus en rapport avec l’usage de cet objet figure des scènes bachiques et divers dieux de l’Olympe, comme sur une autre amphore, très restaurée, proposée avec celle-ci. Il faut prévoir environ 8 000 euros pour l’ensemble. Le goût pour la céramique de notre couple se retrouve aussi dans un ensemble de dix-huit terres cuites et porcelaines de la Chine.
Adjugé 650 580 € frais compris.
Claude Monet (1840-1926), Étude de joncs, Argenteuil, 1876, huile sur toile, 54 x 65 cm.

Un taibo zun de Kangxi
L’une des vedettes chinoises de la collection est un lave-pinceaux, dit «taibo zun» ou encore «jizhao zun» (voir photo ci-dessus). Cette porcelaine émaillée «peau de pêche», à fin décor de médaillons de dragons gravé sous la couverte, porte au revers, en bleu sous couverte, la marque «Da Qing Kangxi nianzhi». La provenance impériale propulse l’estimation aux alentours de 15 000 euros. Rappelons que le lave-pinceaux est un des objets essentiels de l’univers du lettré – et spécialement d’un empereur féru de calligraphie. Selon le moine, calligraphe et peintre Shitao (1641-vers1720), «L’unique trait de pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes». Cet art, placé au plus haut niveau, s’inscrit non seulement dans la pratique bouddhique et celle du taoïsme mystique, mais aussi dans la culture aristocratique, définie dans les cours du Sud. Le nom de «taibo zun» s’inspire de la représentation du poète de la dynastie Tang Li Taibo, couché auprès de sa coupe de vin, de même forme. «Jizhao zun» reprend le nom donné à une cage à poules traditionnelle de l’Empire du milieu. L’émail «peau de pêche» évoque ce fruit omniprésent dans l’art chinois, symbole de la longévité. Et, bien sûr, l’ensemble témoigne aussi de la maîtrise technique des potiers du règne de Kangxi (1662-1722), perpétuée durant toute la dynastie Qing. L’artisan jouait des hasards du feu pour obtenir à partir d’oxydes de cuivre des teintes allant du rose pâle au rouge cardinal, parfois tacheté de vert. La subtilité de cette nuance semble avoir été réservée pour les huit ou neuf formes de vases et de lave-pinceaux composant ce qu’on appelle aujourd’hui un «ba da ma». Côté bataille des enchères, inutile de rappeler combien les amateurs sont encore sous le charme de cet émail, merveille d’alchimie et d’élégance... L’autre vedette de ce chapitre, assortie d’une estimation de quelque 10 000 euros, est une paire de lévriers assis d’époque Qianlong (1736-1795), en porcelaine émaillée rouge corail, chacun portant son collier bleu orné d’un grelot et de pompons. Signe du zodiaque chinois, le chien est le symbole de la fidélité. Les empereurs Qing, d’origine mandchoue, ont tous passionnément aimé les animaux participant à la chasse. Les écuries et chenils de Qianlong étaient particulièrement réputés pour leur luxe. D’abord sujet réservé au marché européen, la représentation de lévrier a ensuite inspiré des oeuvres destinées à la cour. On connaît une paire de chiens similaires aux nôtres, mais en argent, provenant du Yuanmingyuan (palais d’Été). Ces figurines de porcelaine figurent aux côtés d’une suite de vases, coupes et plats, dont deux de forme ovale dit «Pompadour», de la Compagnie des Indes (2 500 euros). La porcelaine française est elle aussi à l’honneur, en début du chapitre mobilier et objets d’art du XVIIIe siècle.

Weisweiler, Roentgen
Près de cinquante numéros sont réservés à des sièges et meubles, formant un panorama du goût à travers le siècle des Lumières. La fantaisie du mobilier d’époque Régence est représentée par une table de milieu en bois doré, au plateau supporté par des têtes de dragons ailés dont les queues s’enroulent autour des pieds cambrés, attendue à 12 000 euros. Le raffinement d’un intérieur du règne de Louis XV est – on ne peut mieux – évoqué par un métier à tisser ou à broder (voir photo page de droite). Guirlandes de fleurs, d’oeillets et feuillages, laqués en camaïeu gris et bleu, se détachent sur le bois doré. Un meuble certes exceptionnel. Le métier à broder de la marquise de Pompadour, visible sur son portrait par François-Hubert Drouais conservé à la National Gallery de Londres, présente seulement un décor uni. On sait que le marchand mercier Lazare Duvaux livra en 1751 à la Dauphine, un modèle «en verni vert poli à relief en or, garni de ses ferrures dorées d’or moulu». Un second exemplaire fit partie de la vente de la collection du fermier général et ancien secrétaire du roi, Jean-François Leroy de Senneville, le 5 avril 1780. Il est ainsi décrit dans le catalogue : «Un métier à broder, aussi verni de Martin, garni de ses crochets, vis et écrous dorés en feuilles». Nina et Daniel Carasso ont privilégié le mobilier d’époque Louis XVI, dont plusieurs meubles portent l’estampille des plus célèbres ébénistes. Par exemple, une table à écrire en placage d’acajou moucheté. À l’estampille d’Adam Weisweiler, elle a été livrée par Riesener au château des Tuileries le 9 février 1782, avec une seconde identique, pour le premier valet de chambre de Louis XVI, Marc-Antoine Thierry, baron de Ville d’Avray. Il faut compter au moins 30 000 euros pour ce chef-d’oeuvre de simplicité, et 60 000 euros pour une table de salon de forme ovale en placage de bois indigène partiellement frisé ou teinté. Son plateau est orné d’un couteau à greffer dans des encadrements de bouquets de roses et de rubans. Un mécanisme à secret libère deux casiers latéraux, présentant deux tiroirs et des compartiments, un poussoir, tandis qu’un tiroir en façade formant écritoire dissimule quatre petits tiroirs. Ce meuble a été exécuté par David Roentgen vers la fin des années 1770. Une autre table de forme ovale, en acajou et placage d’acajou, est un travail russe ou autrichien de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe siècle. Le dessin général s’inspire des créations du célèbre marqueteur de Neuwied : pieds cambrés en gaine à larges cannelures, montants en gaine arquée à double cannelure foncée de cuivre, réunis par une tablette à cercles concentriques, ceinture à décor sur fond noir d’une frise d’entrelacs à rosaces, soutenant un plateau (transformé) de marbre vert de mer, témoignent de tendances esthétiques en vogue en Russie et en Autriche. La sobriété de ces meubles formait un élégant contrepoint à une collection de tableaux et de sculptures modernes.

Vendredi 19 mars 2010, salle 5-6 - Drouot-Richelieu.
Piasa SVV. M. Portier, M. Picar, M. Dillée.
La Gazette Drouot N°10 - 12 mars 2010 - Anne Foster
Adjugé 19 827 frais compris
Chine, dynastie Qing, époque Kangxi (1662-1722). Lave-pinceaux en porcelaine émaillée
«peau de pêche», marque
«Da Qing Kangxi nianzhi»
en bleu sous couverte au revers de la base, diam. 12,5 cm.
Adjugé 48 328 € frais compris.
Auguste Rodin (1840-1917). Mouvement de danse, pas de deux «G», épreuve en bronze patiné, Georges Rudier, fondeur, by Musée Rodin 1967 h. 38 cm (avec le socle).
Adjugé 75 591 € frais compris.
Métier à tisser ou à broder, vers 1760, bois doré, décor laqué en camaïeu gris et bleu, le porte-métier à mécanisme en bronze, 97 x 135 x 21 cm.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp