La Gazette Drouot
Enchères - La Collection Anne et Jacques Kerchache
L’esprit Kerchache
La collection Anne et Jacques Kerchache proposait un voyage qui ne se limitait pas aux seuls arts premiers, englobant la création vivante et d’autres domaines.
Jacques kerchache, c’était avant tout un oeil absolu servi par une culture immense, aiguillonnée par une curiosité sans limites. La collection qu’il a réunie avec Anne, son épouse, est le reflet de cette passion tous azimuts. Les 7 508 240 euros frais compris récoltés font ainsi le grand écart entre les chefs-d’oeuvre africains et des pièces plus modestes. Dans l’interview qu’il avait accordée à La Gazette, Pierre Amrouche, l’un des experts de la vente, déclarait que l’intérêt de la dispersion était de permettre d’acquérir facilement des objets "représentatifs du goût et de l’esprit d’un homme qui a fondamentalement marqué le domaine des arts premiers à la fin du XXe siècle" (Voir L’Événement, page 47 de La Gazette n° 22). De fait, pour quelques centaines d’euros, de nombreux numéros du catalogue offraient la possibilité d’acheter des objets dont la seule qualité esthétique leur permettait d’appartenir à l’univers très particulier de l’infatigable militant des arts premiers. L’exposition de Drouot-Montaigne, magnifiquement mise en scène par Nathalie Crinière, permettait de saisir l’esprit du collectionneur hanté par l’image de la mort – maladie oblige –, mais sans morbidité. Transparaissait toujours un érudit, intellectuel autant qu’homme de terrain, tenaillé par la question du pourquoi et du comment. Place aux enchères, en débutant avec le coeur de la collection, l’art africain, où était prononcé l’essentiel des enchères à six chiffres de la vente. Le musée du quai Branly rendait à l’occasion hommage à l’un de ceux qui a permis à cette institution d’exister, en préemptant le lot le plus cher de la vente, la statue tshokwe reproduite page de droite. Ce roi suscitait la bagatelle d’1,2 Meuros, marquant ainsi le record mondial pour une sculpture tshokwe. Elle aurait été rapportée en 1893-1894 par un missionnaire, qui l’aurait lui-même reçue d’un chef tshokwe à la mission de Quibicolo, dans le nord de l’Angola. La figure de reliquaire byéri féminin fang ne trouvant pas preneur (voir photo page 44, Gazette n° 22), la deuxième marche du podium était occupée, à 500 000 euros, par une statue hemba (République démocratique du Congo) en bois à patine noire brillante, croûteuse par endroits (h. 63 cm).
Cette effigie d’ancêtre masculin provient probablement de la région de Kubangula, au nord de la Luika. Dans son ouvrage sur les Hemba, François Neyt écrit : "L’équilibre des formes, la taille du visage, la sérénité de cette effigie d’ancêtre à l’allure hiératique déterminent à nos yeux un modèle de l’art de ces populations". 230 000 euros étaient marqués sur une statue mumuyé (Nigéria) en bois à patine sombre avec traces de kaolin, fibres et perles (h. 108 cm). Ce long personnage anthropomorphe présente la rare particularité d’avoir été sculpté avec un seul bras. Selon Kerchache, "On ne connaît que deux cas de statues à bras unique, elles représentent un esprit ou un ancêtre précis". La tête, petite et sphérique, est réduite à l’essentiel, toute l’expression résidant au final dans l’équilibre des proportions et la force des volumes. Une autre statue mumuyé empochait 210 000 euros, une estimation doublée. En bois (h. 82 cm), elle représente un personnage debout, aux formes évasées. La petite tête, là encore perchée sur un haut cou, est en triangle inversé, sommée d’un haut chignon figuré par une lame de bois incisé. Des petites stries parcourent d’autres parties de la sculpture, sans doute des scarifications traditionnelles.
 
34 721 euros frais compris.
Odobenus rosmarus, crâne complet d’un morse mâle avec défenses, h. 80, l. 24 cm.
Deux figures de reliquaires kota mahongwe constituent, selon le catalogue, des objets «éminemment Kerchache». Ces objets de fouilles trouvés et prélevés par Kerchache lui-même au Gabon, dans la région de Mékambo vers 1965-1966, illustrent l’itinéraire aventureux de l’homme (voir L’Événement, Gazette n° 22, page 45), mais aussi son goût. Celle reproduite page 79 était la plus recherchée. À 200 000 euros, elle doublait son estimation basse. Cette figure de reliquaire a presque intégralement conservé sa base, ce qui est rare pour une pièce retrouvée sous terre. Ce n’était pas le cas d’une autre figure de reliquaire, adjugée 160 000 euros, une estimation dépassée. Elle présente une forme hors du commun, une superbe patine oxydée et de rares détails de composition, comme l’arceau reliant les yeux à la courbe du nez, dont l’agrafe ressort, au revers, au milieu de la nervure dorsale. À 160 000 euros, l’estimation était doublée pour un grand personnage féminin urhobo en majesté (Nigéria), en bois polychrome, présentant des accidents et manques (h. 175 cm). Les larges épaules intègrent la poitrine bombée, la tête portant les restes d’une coiffe à trois cimiers ; les bras sont ornés de larges bracelets. Estimation doublée également, à 150 000 euros, pour une statue tiv (Nigéria) en bois à patine sombre (h. 60 cm). La posture de la femme est dynamique : elle est campée sur des jambes fines, les bras repliés, les épaules rejetées en arrière. Le visage naturaliste et rond exprime une belle intériorité, la bouche aux lèvres charnues étant encadrée de scarifications obliques. Le crane est percé de trous, qui accueillaient des cheveux. 140 000 euros – toujours une estimation doublée – étaient frappés sur la partie avant d’un arche rituel dogon (Mali) en bois dur bichromé (l. 50 cm, h. 45 cm). Elle figure une tête de cheval, qui à l’origine prolongeait un grand bac aux flancs historiés de personnages. La sculpture est recouverte d’un épais engobe pluriséculaire constitué de pigments ornementaux, appliqués en larges bandes alternées rouge et noir. La tête est stylisée et harnachée. Rongé par l’érosion, un poteau funéraire waaga konso (Éthiopie) en bois dur (h. 200 cm) récoltait 140 000 euros. Il représente un grand personnage hiératique stylisé, à la tête engoncée dans le buste portrait d’un défunt.
Ce type de monuments funéraires, sommé d’un cimier, était commandé de leur vivant par les hommes konso. Ces sculptures commémoratives logeaient dans les nécropoles, le long des routes. Citons encore les 110 000 euros, au double de l’estimation à nouveau, d’un mortier à chanvre holo de la région du fleuve Kwango (République démocratique du Congo), en bois à patine marron foncée (h. 28 cm). Il représente un homme accroupi aux bras graciles prolongés par de longues mains, qui enserrent les tempes, et dont l’imposant appareil génital reposant sur le socle bombé forme le pilon.
Le sommet de la sculpture est agrémenté d’un réceptacle à médecines. Les arts premiers étaient également célébrés en dehors du continent africain. Citons tout d’abord les 60 000 euros de la tête jivaro tsantza du peuple Shwar (Équateur, Pérou), reproduite page 47 de La Gazette n° 22. Rappelons qu’elle se distingue notamment par deux longues mèches de cheveux littéralement gansées par les reflets vert chatoyant d’une véritable marqueterie d’élytres de coléoptères. Collectée en 1970 par Pierre Langlois, lors d’une de ses expéditions en Océanie, une sculpture anthropomorphe de la région de Namatanaï, en Nouvelle-Irlande triplait à 110 000 euros son estimation. Le poteau en bois patiné par les intempéries est sculpté d’un long buste de personnage masculin (h. 130 cm). Une envolée encore plus spectaculaire attendait une statue porteuse de coupe d’Asie du Sud-Est, peut-être les Philippines, en bois dur à patine noire (h. 38 cm). Estimée dans les 2 000 euros, elle était pourchassée jusqu’à 75 000 euros. Le personnage masculin est assis, tenant une coupe à bords crantés. Cette enchère se répétait, au triple de l’estimation, sur un gardien de village collecté en 1968 dans le nord de l’Orissa, en Inde, par Jean-Louis Roiseux, missionné dans ces régions par notre collectionneur. Elle est en bois à épaisse patine foncée brun noir (h. 86 cm).
Le personnage adopte la forme d’un lingam, l’importante tête phallomorphe au front marqué du point de Shiva présentant des traits stylisés. Elle témoigne de l’esthétique et des croyances d’une tribu indienne primitive. Citons encore les 44 000 euros d’une statuette eskimo de la culture Okvic sur l’île Saint-Laurent, en Alaska. Elle est en ivoire patiné (h. 14 cm) et date de 250 av.-100 apr. J.-C. Le corps est schématiquement figuré, toute l’attention étant portée sur la tête en amande aux yeux étirés. Les ivoires Okvic sont considérés comme les chefs-d’oeuvre de l’art préhistorique de cette région.
1 445 599 euros frais compris.
Angola, Tshokwe. Roi jouant de la sanza, bois brun à patine brillante, traces d’implantation de cheveux, un pied du siège manquant, h. 37 cm. Préempté par le musée du quai Branly.

130 000 euros une stèle indienne
Retournons en Inde, mais sur des terres plus civilisées, avec les 130 000 euros d’une stèle du XIIe siècle provenant du Karnataka, dans le sud du pays. Elle était estimée pas plus de 50 000 euros. En chlorito schiste, elle représente Durga, une divinité féminine, à quatre bras, assise en padmasana sur un socle lotiforme, devant une mandorle (h. 93 cm). Pour le Japon, signalons les 75 000 euros d’une étonnante armure du XVIIe siècle, composée de fines écailles de cuir laqué brun noir, la Chine, toute de grâce, se signalant par les 34 000 euros d’une peinture du XVIIIe siècle à l’encre et polychromie sur soie (143 x 102 cm), montrant une élégante jeune femme accoudée à une table, devant une fenêtre ronde donnant sur un jardin de bambous.Une partie de la collection formait un véritable cabinet de vanités. Débutons avec les 13 000 euros de l’épreuve de la gravure de Michel Mozyn (50 x 71,8 cm – Paris, Basset, vers 1680), Stipendia peccati mors ("La Mort est le solde et le paiement du péché", voir page 46 de la Gazette n° 22). L’art précolombien figure ici de droit, avec les 70 000 euros d’une sculpture maya du classique final (550-950), en stuc (h. 30 cm) et représentant une tête de mort dans la gueule d’un félin. À 30 000 euros, l’estimation était décuplée pour une peinture tibétaine du XVIIIe siècle à l’encre et polychromie sur soie (157 x 144 cm), représentant un démon livide écartelé et écorché. Juste avant, une peinture tibétaine du XIXe siècle proposait une rémission à 11 000 euros, cette encre et polychromie sur toile (52 x 46 cm) figurant six modèles de personnages portant des indications sur les points de médecine traditionnelle. Un écorché en composition, quasi grandeur nature (h. 153 cm), partait à 5 000 euros. Il faisait en quelque sorte écho au portrait sculpture birman du XIXe siècle en bois laqué polychrome (h. 159 cm), montrant un mendiant affamé appuyé sur une canne (7 000 euros). Au chapitre des choses étranges, une sculpture – que n’aurait pas reniée André Breton (Kerchache l’a connu) – partait à 7 000 euros. Elle est formée par un réseau de racines de bambou entrelacées (215 x 165 cm).

Szafran, Rebeyrolle, Fièvres
Tournons-nous à présent vers l’art occidental, version contemporaine, Jacques Kerchache ayant frayé avec la création vivante. Jeune, il avait notamment côtoyé la pétulante Iris Clerc. Il a entretenu avec Sam Szafran une relation étroite, "passionnelle, aussi, marquée par des brouilles parfois violentes", relève l’artiste dans Jacques Kerchache, portraits croisés (Gallimard, musée du quai Branly, 2003). Tout naturellement, c’est lui qui suscitait la plus haute enchère sur les cimaises : 132 000 euros pour le fusain sur papier reproduit page de gauche. Un autre Escalier anamorphique, un pastel sur papier (22 x 15 cm) en couleurs cette fois, dégringolait à 38 000 euros. Plus atypique, La Reconnaissance chassée du paradis terrestre (114 x 146 cm), une huile sur toile de 1960 figurant un rhinocéros, quadruplait à 42 000 euros son estimation. L’autre invité vedette de la section était Paul Rebeyrolle, dont une huile et technique mixte sur toile de 1981 (211 x 195 cm), Contemplations (Les Évasions manquées), triplait à 95 000 euros l’estimation basse, accédant ainsi à la deuxième marche du podium international de l’artiste. Un bronze de Rebeyrolle, l’un des six exemplaires de son Chien hurlant, 1995 (l. 120 cm), atteignait 34 000 euros. À 39 000 euros, l’estimation était à nouveau doublée pour un assemblage de bois et pierre de 1961 de Yolande Fièvres, intitulé Orphée de la mer (90 x 165 cm). Ce prix constitue un record mondial pour l’artiste (source : Artnet). Jean Benoit, un ami des Kerchache – dont la correspondance joliment enluminée et ornée, huit lettres et une carte de voeux, suscitait 7 500 euros –, était l’auteur d’une sculpture en bois exotique d’inspiration tribale, érotique et fantastique, qui lui permettait d’atteindre 19 000 euros. Elle s’intitule sobrement Scène mythologique (l. 103 cm). Dans le domaine des arts décoratifs, les choix d’Anne Kerchache se portaient sur les pièces d’Hervé Van der Straeten. Les galaxies du cabinet "particules", formées par les tranches de bois de violette enchâssées dans le placage de bois d’ébène, faisaient écho aussi bien à l’art tribal qu’à la passion naturaliste de son époux.
Cette pièce unique de 2006 doublait pratiquement à 32 000 euros son estimation, enregistrant ainsi le plus haut prix obtenu en ventes publiques pour le créateur. En wengé et bronze doré, une "table à plateau" à épais marbre gris veiné blanc, souligné par une plaque de bronze et soutenu par un piètement cubiste, empochait 28 000 euros. La composition orthogonale d’un des huit exemplaires de la table basse «Mondrian», en parchemin de mouton et bois laqué noir, tout comme la patine du piètement en bronze, s’envolait à 25 000 euros. Van der Straeten battait une valeur sûre, Ado Chale, qui culminait à 20 000 euros avec une table à plateau en résine et incrustation d’hématites, reposant sur un piètement en bronze à dix pieds et à double entretoise (l. 249 cm). La collection Kerchache a su mobiliser un public international, de la vieille Europe à la Chine, en passant par les États-Unis, les Français étant cependant les acheteurs majoritaires. Sachez encore que les collectionneurs privés l’emportaient sur les marchands. Quand il est question de passion...

Samedi 12 et dimanche 13 juin, Drouot-Montaigne.
Pierre Bergé & Associés SVV. Mmes Collignon, David, MM. Amrouche, Boutonnet, Delerm, Kunicki, Lachaume, Millet, de Monbrison, Portier T., Roudillon, Weil.

La Gazette Drouot N°24 - 18 juin 2010 - Sylvain Alliod
163 685 euros frais compris.
Sam Szafran (né en 1934),
Escalier anamorphique,
fusain sur papier, 81 x 62 cm.
248 007 euros frais compris.
Gabon, Ogooué-Ivindo.
Figure de reliquaire kota mahongwe, bois, cuivre, laiton, fer (accidents, manques, restaurations), h. 52 cm.
Une collection
des chiffres
Catalogue : 422 pages, 403 lots décrits.
Produit : 7 508 240 euros frais compris
Une enchère millionnaire, 14 enchères à six chiffres,
64 enchères à cinq chiffres.
Le lot le moins cher : 30 euros, moulage d’un tétradrachme
Le lot le plus cher : 1,2 Meuros, roi tshokwe.

Itinéraire d’un baroudeur
Angola 1 280 500 euros (4 lots)
Nigéria 910 300 euros (26 lots)
République démocratique du Congo 786 500 euros (7 lots) Gabon 360 000 euros (2 lots)
Bénin 139 500 euros (33 lots)
Mali 169 600 euros (5 lots)
Éthiopie 140 000 euros (1 lot)
Côte d’Ivoire 92 100 euros (7 lots)
Cameroun 32 900 euros (3 lots).

Création contemporaine
Sam Szafran 232 500 euros (12 lots)
Paul Rebeyrolle 184 600 euros (6 lots)
Hervé Van der Straeten 94 500 euros (5 lots)
Ado Chale 55 300 euros (5 lots)
Eugenio Fernandez Granell 31 700 euros (8 lots).

Top spécialités (frais compris)
Art premier
1 445 599 euros. Angola, roi tshokwe jouant de la sanza.
Art moderne et contemporain
163 685 euros. Sam Szafran,
Escalier anamorphique, fusain.
Extrême-Orient
161 205 euros. Inde du Sud, XIIe siècle,
stèle en chlorito schiste représentant Durga.
Art précolombien
86 803 euros. Mexique ou Guatemala,
Maya, sculpture en stuc.
Design
39 681 euros. Hervé Van der Straeten,
cabinet «particules».
Ostéologie
34 721 euros. Morse Odobenus rosmarus.
Gravures - Curiosa
16 120 euros. Michel Mosin,
Stipenda peccati mors, gravure.
Archéologie
12 028 euros. Péninsule sudarabique,
stèle iconique sculptée d’un visage de femme.
Numismatique
3 472 euros. Grèce, Athènes,
tétradrachme d’argent.
Entomologie
2 728 euros. Panama, Costa Rica, scarabées Plusiotis.
Minéralogie
1 736 euros. Navajun, Espagne,
échantillon de pyrites sur gangue.
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