La Gazette Drouot
Enchères - La Collection Lefèvre
Collection André Lefèvre 21,8 Meuros
Avec cette vente, la place parisienne a encore prouvé sa capacité à égaler Londres et New York sur un terrain où la concurrence fait rage, l’art moderne.
Le 21 décembre, Drouot fermait ses portes sur l’un des sommets de l’année 2007 : 21 767 786 euros frais compris récoltés par neuf oeuvres provenant de l’ancienne collection André Lefèvre ! Rappelons qu’elles étaient mises en vente par deux de ses héritiers.

À l’heure où les prix obtenus par les oeuvres d’art, tout particulièrement les modernes et contemporaines, s’établissent à des niveaux dépassant l’entendement, revenons sur l’histoire de la collection André Lefèvre. On mesurera ainsi le succès obtenu par notre vacation. L’ensemble des dessins et tableaux modernes de la collection Lefèvre avait fait, entre 1964 et 1967, l’objet de quatre ventes, une par année, totalisant 19 798 750 F (22 618 550 euros). Autres temps, autres prix...

En effet, cette somme était acquise au terme de quatre étapes proposant plus de 400 oeuvres au total – et non des moindres. En 1965, Connaissance des arts énumérait ainsi «23 Juan Grís, 30 Léger, 15 Miró, 15 Modigliani, 52 Picasso» ! La deuxième vente Lefèvre (25 novembre 1965), qui atteignait à elle seule 11 727 500 euros, soit 13 779 813 euros en valeur réactualisée, recelait les plus précieuses pépites de cet ensemble. Pour la première fois, un tableau cubiste - une toile de 1914 de Georges Braque, L’Homme à la guitare (130 x 73 cm) – enregistrait une enchère millionnaire, 1 560 000 F (1 833 000 euros). Amedeo Modigliani empochait pour sa part 1,2 MF (1 410 000 euros) avec La Fille du peuple (102 x 65 cm) de 1918, et 500 000 F avec un Portrait de Max Jacob (73 x 60 cm) de 1916. Picasso se contentait quant à lui de 650 000 F (763 750 euros), avec une Nature morte au crâne de boeuf (130 x 97 cm) de 1942, et des 620 000 F d’une Femme dormant (81 x 65 cm) de 1908. Toutefois, concernant le Malaguène, il faut préciser qu’André Lefèvre s’était montré fort généreux envers le Musée national d’Art moderne, en lui léguant notamment une superbe gouache de 1905, Les Trois Hollandaises. Le collectionneur a en effet laissé à cette institution une trentaine d’oeuvres, sans oublier les dons à d’autres musées, par exemple le meuble bibliothèque de Balzac au musée éponyme. Notre homme était également bibliophile...
Si, en 1965, une Composition (130 x 97 cm) de Miró de 1933 culminait à 170 000 F, soit 199 750 euros en valeur réactualisée, en 2007, la Blue Star reproduite empochait 9 350 000 euros. Elle était estimée au plus haut 7 Meuros. Ses 11 586 520 euros frais compris (16 639 170 $) constituent d’ailleurs le record mondial pour l’artiste. En 1965, cette toile était acquise 130 000 F (152 750 euros), justement par l’un des neveux du collectionneur. Le précédent record de Miró, 6 628 000 £ frais compris (13 101 236 $), remonte au 18 juin dernier, à Londres chez Christie’s. Il s’affichait sur Le Coq, une gouache, aquarelle et crayon de 1940 (63,5 x 48,9 cm). Rappelons que notre étoile bleue était considérée par l’artiste lui-même comme une oeuvre-clé – "on y trouve exceptionnellement la représentation de figures humaines et de signes cosmiques réunis en une seule image" –, en témoigne un courrier de Rosalind Krauss demandant son prêt pour une rétrospective organisée en 1972 au Guggenheim Museum de New York. L’autre toile signée Miró de notre vente, L’oiseau de 1926 (73 x 92 cm – un détail reproduit en page 22 de La Gazette n° 44), doublait à 5 Meuros son estimation basse. Elle figurait dans la dernière vente Lefèvre, le 24 novembre 1967, où elle récoltait 76 000 F (84 650 euros). Les quelques touches de peintures qui composent cette oeuvre ascétique sont posées sur la toile brute symbolisant un élément primordial, la terre.
11 586 520 euros frais compris.
Joan Miró (1893-1983), Blue Star, 1927, huile sur toile, 116 x 89 cm. Record mondial pour l’artiste.
Juan Grís : 1 750 000 euros
La troisième et dernière enchère millionnaire de la vente, 1 750 000 euros (2 168 600 euros frais compris), permet à Juan Grís d’enregistrer un record français. Elle s’inscrit, dans la fourchette estimative, sur Le joueur de guitare (100 x 65 cm), une huile sur toile de 1918. Le 25 novembre 1965, celle-ci avait récolté 205 000 F (240 875 euros en valeur réactualisée). Les oeuvres de Grís sont rares sur le marché. Selon Artprice, seulement quatorze oeuvres sont passées en ventes en 2005, treize l’année suivante. Le précédent record français pour Grís remonte à 1991. Le 9 avril de cette année-là, maîtres Binoche & Godeau adjugeaient 13,9 MF une toile provenant de la succession Hoppenot, Guitare (73 x 60 cm). Notons qu’en valeur constante (2,71 Meuros), cette oeuvre conserve son record. La même année, la SCP Briest proposait deux toiles de Grís provenant de l’ancienne collection Maurice Raynal. Le portrait de la femme de ce dernier, Germaine, une toile de 1912 (55 x 38 cm), s’échangeait moyennant 9,5 MF (1,85 Meuros), celui de Maurice Raynal, toile exécutée un an plus tôt, obtenant 8,3 MF (1,65 Meuros). L’autre toile de Juan Grís de notre vente, Le Broc (46 x 33 cm) daté de 1920, récoltait 440 000 euros, une estimation dépassée. Dans la vente de 1966, elle enregistrait 130 000 F (148 742euros en valeur réactualisée).
L’étang-la-Ville : halte (voir ci-joint) recueillait à 490 000 euros - une estimation pulvérisée – le record mondial pour une oeuvre d’Henri Laurens autre qu’une sculpture. Notre gouache prend la cinquième place du palmarès de l’artiste (source Artnet). Il faut ensuite sauter à la vingt-huitième position de cette liste pour trouver une gouache et pastel, Tête de femme de 1915 (60,4 x 40 cm), adjugée 175 000 euros le 22 juin 2006 chez Calmels - Cohen à Drouot. Notre Halte recueillait en 1967 la somme de 26 000 F (28 960 euros en valeur réactualisée).
Lors de la vente Lefèvre de 1966, une gouache et collage de 1919 du même artiste, Composition à la guitare (26,5 x 17 cm), atteignait 16 200 F (18 535 euros) ; en 2007, elle nécessitait pas moins de 72 000 euros. Saluons Fernand Léger ensuite, dont une gouache de 1943, Les Plongeurs noirs (37,5 x 27,5 cm) montait à 48 000 euros (5 500 F en 1964, soit 6 625 euros), et Le Pot de fleurs (38 x 25 cm), une aquarelle de 1950, à 56 000 euros.
Une seule oeuvre ne trouvait pas preneur, d’ailleurs considérée trop chère par de nombreux observateurs, l’aquarelle de Picasso de 1902-1903, L’Absinthe, le poète Cornuty, également reproduite dans La Gazette n° 44. Par contre, un pastel cubiste, Nature morte de 1921 (24,5 x 32 cm), dépassait à 360 000 euros son estimation. Lors de la troisième vente de la collection André Lefèvre, organisée au Palais Galliera le 29 novembre 1966, L’Absinthe avait atteint 160 000 F (183 070 euros en valeur réactualisée), faisant ainsi jeu égal avec une grande (116 x 89 cm) Composition de Miró de 1925. Le sommet était alors atteint par une toile de Derain, Le Faubourg de Collioure de 1905 (60 x 73 cm), préemptée par les musées nationaux à 500 000 F (572 085 euros en valeur réactualisée)...
Vendredi 21 décembre 2007, Drouot, salle 1-7.
Claude Aguttes SVV. M. Coissard.
La Gazette Drouot N°1 - 11 janvier 2008 - Sylvain Alliod

Adjugé 607 208 € frais compris.
Henri Laurens (1885-1954),
L’Etang-la-Ville : Halte, 1917,
gouache et papier collé, 50 x 34 cm.
Record mondial pour une oeuvre autre qu’une sculpture de l’artiste.

Adjugé 6 196 000 € frais compris
Joan Miró (1893-1983), L’Oiseau, 1926, huile sur toile. 73 x 92 cm.

Adjugé 2 168 600 €
Juan Grís (1887-1927),
Le Joueur de guitare, 1918,
huile sur toile, 100 x 65 cm.

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