La Gazette Drouot
Enchères - La Collection Saint Laurent - Bergé
Collection Saint Laurent - Bergé
La "vente du siècle" a tenu toutes ses promesses et même plus, célébrant l’oeil et le goût d’un couple de collectionneurs, qui entre dans la légende du marché de l’art.
Il a suffi de trois jours de ventes pour que le prince des couturiers, Yves Saint Laurent, et son Pygmalion, Pierre Bergé, deviennent les rois des collectionneurs. 373,9 Meuros constituent en effet le plus haut total jamais atteint par une collection dans le monde. En novembre 1997 à New York, la collection de Victor et Sally Ganz avait culminé à 207 M$ (208,7 Meuros en valeur réactualisée), la collection Whitney ayant pour sa part totalisé 320,9 M$ (270,9 Meuros) en trois étapes, les 10 mai 1999, 5 et 18 mai 2004, à New York toujours. En France, le plus haut total, 634 MF (129,92 Meuros, cette fois indiqué sans les frais), revenait à celle des époux Bourdon, dispersée le 25 mars 1990 à Drouot. L’une des conséquences de la vacation au Grand Palais – et non des moindres – est de permettre un recentrement du marché de l’art mondial sur Paris. D’autre part, elle fournit la preuve qu’en matière de collection, la passion, l’exigence de qualité, la liberté et l’audace dans les choix – en dehors de tout phénomène de mode – sont la meilleure des règles. Une leçon que devraient retenir beaucoup d’apprentis collectionneurs qui ont, ces dernières années, fait monter les prix au-delà du raisonnable dans certains domaines. Cette collection a enfin imposé de manière magistrale, dans le paysage varié du goût au XXe siècle, "’oeil Saint Laurent". Une acuité ainsi résumée par Alexis et Nicolas Kugel : "Il venait sans rendez-vous, s’arrêtait devant le plus beau et sans un mot, le regardait, le déplaçait. En artiste, il le rapprochait d’autres objets, établissant des correspondances que jamais nous n’aurions imaginées.» La galerie Kugel était certes une source d’achats particulièrement prisée par nos collectionneurs : plus de 180 objets au catalogue affichaient cette provenance. Sur les 686 lots décrits, la presque totalité, 95,5 % (638 lots vendus, 25 non vendus, 3 retirés), trouvait preneur. Le taux en valeur, 93 %, pourrait laisser penser que les prix obtenus ont été mesurés par rapport aux estimations... Ce qui est loin de correspondre à la réalité, dans la plupart des chapitres de la vente. Il s’explique principalement par le fait que le lot phare de la vente, le tableau cubiste de Picasso reproduit en couverture de la Gazette n° 6, n’a pas trouvé preneur. Une déconvenue relative, tant le commissaire-priseur François de Ricqlès, lundi soir, n’a très nettement pas cherché à soutenir ce tableau – lui consacrant à peine plus d’une minute – et tant à l’issue de la vente Pierre Bergé marquait sa satisfaction de pouvoir le conserver pour le donner à la fondation qui porte son nom et celle du couturier. Ce tableau possède une indéniable valeur affective, étant sans doute le plus apprécié d’Yves Saint Laurent, comme en témoignent plusieurs interviews données par le couturier.
À la veille de la foire de Maastricht, cette vente apporte une bouffée d’air frais sur le marché de l’art, atone depuis la rentrée 2008. Une nouvelle fois, ce dernier montre sa relative déconnexion des marchés économiques. Surtout lorsque les oeuvres sont de qualité, vierges d’un passage récent sur le marché et dotées d’un pedigree flatteur. Les acheteurs sont alors prêts à payer le prix fort, comme le prouvent les records, remportés aussi bien pour certaines catégories de la vente (l’art impressionniste et moderne, l’orfèvrerie, les arts décoratifs du XXe siècle) que pour nombre d’artistes phares du XXe siècle et même du siècle précédent. Frais compris, la barre du million d’euros était franchie 61 fois, 16 lots dépassant les 5 Meuros. Côté acheteurs, la discrétion était de mise en ces temps de crise et, à de rares exceptions près, les "top ten" des différentes sessions ne communiquent ni la nationalité ni la qualité des acheteurs. Les pourcentages généraux laissent apparaître une très nette domination des Européens (76 %), les Américains (15 %) arrivant loin derrière, le Moyen-Orient représentant 5 % et l’Asie 4 %. On notera l’absence d’acheteur russe. Avant de passer au détail de chacune des sessions, rappelons que le produit de la vente est destiné à alimenter la fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent, ainsi que la recherche sur le Sida et diverses actions caritatives (voir l’interview de Pierre Bergé, page 22 de la Gazette n° 6). Enfin, signalons que cette collection, outre une large couverture médiatique, est aussi le sujet de deux livres.
21 569 000 euros frais compris.
Piet Mondrian (1872-1944), Composition avec bleu, rouge, jaune et noir, 1922, huile sur toile, 79,6 x 49,8 cm (détail).
Henri Matisse : record à 32 Meuros
L’apogée était atteint dès la première soirée, dévolue aux tableaux modernes : les 59 lots vendus totalisaient 206 154 600 euros frais compris, plaçant d’emblée l’ensemble réuni par Pierre Bergé et Yves Saint Laurent en tête du hit-parade mondial des collections et consacrant la vacation la plus importante jamais réalisée en Europe. La salle se révélait très active face aux batteries de téléphones, permettant à sept artistes d’établir de nouveaux records mondiaux. La palme de la vente, 32 Meuros (35,9 Meuros frais compris), revenait à la toile de 1911 d’Henri Matisse, Les Coucous, tapis bleu et rose (81 x 65,5 cm), emportée par le courtier Franck Giraud pour un client européen, contre Alain Tarica, auprès duquel Pierre Bergé et Yves Saint Laurent avait acquis cette oeuvre en juillet 1981. Elle bat une Odalisque harmonie bleue de 1937 (60,3 x 49,5 cm), vendue 33,6 M$ frais compris dans un marché encore en plein boom, le 6 novembre 2007 chez Christie’s à New York. L’estimation de notre toile n’excédait pas 18 Meuros. Deux autres résultats sont à retenir pour Matisse : à 7,3 Meuros, l’estimation était dépassée pour sa toile peinte en 1909 à Cavalière, Nu au bord de la mer (61,2 x 50, cm), la limite haute, 6 Meuros, se voyant atteinte pour le papier découpé de 1937-1938, Le Danseur (74,9 x 62,2 cm). Très attendu, le bois de chêne sculpté par Brancusi (voir photo page de droite) tenait toutes ses promesses et était poussé jusqu’à 26 Meuros, record mondial pour l’artiste. Madame L.R. détrône une épreuve en marbre et pierre de 1922-1923 du mythique Oiseau dans l’espace (h. 121,9 cm), adjugée 27,45 M$ frais compris le 4 mai 2005, chez Christie’s à New York. Mondrian, représenté par cinq oeuvres – une réunion magique – décrochait lui aussi un record mondial à 19,2 Meuros avec la Composition avec bleu, rouge, jaune et noir de 1922 (voir détail page 37). Le précédent record, 21 M$ frais compris, était l’apanage d’une toile de 1941-1942, New York - Boogie Woogie (95,2 x 92 cm), cédée le 4 novembre 2004 chez Sotheby’s à New York. Les nuances de gris de la Composition avec grille 2 (97,4 x 62,5 cm) peinte en 1918 étaient fort disputées et emportèrent 12,8 Meuros, tandis que la Composition I (75,2 x 65 cm) restait, à 6,2 Meuros, dans son estimation. Alfred Pacquement préemptait pour le centre Georges-Pompidou, à 9,8 Meuros, l’huile sur toile de 1918 de Giorgio De Chirico, Il Ritornante (94 x 77,9 cm), un record mondial pour l’artiste. Cette huile est assortie d’un pedigree de rêve, puisqu’elle fut achetée en 1925 à Paul Guillaume par Jacques Doucet, grâce à un certain André Breton. Qui dit mieux ? L’enchère la plus dada de la vente, 7,9 Meuros, revenait à Marcel Duchamp grâce au flacon de parfum Belle haleine - Eau de voilette (voir page de gauche), un ready-made assisté de 1921, portant le portrait du double féminin de Duchamp, Rrose Sélavy (comprendre «Éros c’est la vie»), par Man Ray. Il s’agit bien entendu d’un record mondial, terrassant l’une des huit épreuves de 1964 de la quatrième édition de la célèbre Fontaine de 1917, vendue 1,76 M$ le 17 novembre 1999 à New York, chez Sotheby’s. Notre flacon avait été offert par Duchamp à Yvonne Chastel-Crotti, ancienne épouse de celui qui fut le beau-frère de l’artiste, le peintre Jean Crotti. Yvonne avait été la maîtresse de Duchamp - Rrose Sélavy. Citons encore deux records mondiaux, l’un pour James Ensor avec les 4,4 Meuros du Désespoir de Pierrot (Pierrot le jaloux) peint en 1892 (117 x 166,6 cm), enfin pour Paul Klee, dont Gartenfigur (81,5 x 61,3 cm), une huile sur toile de 1932, décrochait 3,1 Meuros. Omniprésent dans le salon de la rue de Babylone, Fernand Léger restait, à 10,2 Meuros, dans la fourchette basse de l’estimation avec La Tasse de thé (91,7 x 64,8 cm) peinte en 1921. Il en allait de même, à 3,3 Meuros, pour Le Damier jaune (voir Gazette n° 6, page 26). Belle performance, le pastel sur monotype d’Edgar Degas (voir Gazette n° 6, page 27), Femme à sa toilette, était poussé jusqu’à 460 000 euros.

Un mardi de folie
La première session de la journée de mardi, qui récoltait 22 228 400 euros frais compris en seulement 18 lots vendus (75 % en lot - 90 % en valeur), voyait fleurir les records, à un rythme pour le moins soutenu. Théodore Géricault inaugurait ce bouquet, à 8 Meuros, avec son Portrait d’Alfred et Elisabeth Dedreux (99,2 x 79,4 cm), une huile sur toile de 1818 au climat d’une grande étrangeté. Son précédent record, 35,5 MF (7,5 Meuros) remontait à décembre 1989, à Monaco chez Sotheby’s, avec une toile de 1817-1820 à la facture plus classique, Portrait de Laure Bro, née de Comeres (45 x 5 cm). Un autre record mondial, à 1,8 Meuros, s’établissait pour Jean-Auguste Dominique Ingres cette fois, avec son premier portrait peint identifié à ce jour, celui de la comtesse de La Rue, un petit (29 x 23,3 cm) panneau ovale. En décembre 1989 chez Christie’s, sa toile représentant Jupiter et Thétis (82 x 65 cm) atteignait 14,4 MF frais compris (3,05 Meuros). Le record annoncé l’est donc en valeur relative (2,6 M$, contre 2,4 M$ selon la base de donnée Artnet), et non pas réactualisée. Mais signalons un autre record pour Ingres – et en valeur constante –, celui établi pour une oeuvre sur papier avec les 760 000 euros d’une mine de plomb de 1819, le portrait du graveur André-Benoît Barreau, dit Taurel (28,8 x 20,4 cm). En décembre 1999, un Portrait d’homme (Gioacchino Rossini ?) décrochait 4 MF (703 480 euros) à Paris, chez Piasa. Un dessin de David, Portrait d’homme de profil (diam. 17,8 cm), prend à 480 000 euros la deuxième place du palmarès des oeuvres sur papier de l’artiste, la première restant l’apanage d’une feuille plus grande (33 x 42 cm), Les Licteurs ramènent à Brutus le corps de ses fils morts, vendue 510 000 euros le 7 décembre 2005 à Drouot (voir Gazette 2005, n° 44, page 33). Le précédent record pour une oeuvre sur papier d’Arnold Böcklin – 11 000 francs suisses – était pulvérisé avec les 340 000 euros d’une gouache de 1896, Ulysse et Polyphème (39,1 x 143,2 cm). Il s’agit d’un des trois dessus de cheminée peints par l’artiste pour sa villa italienne, ayant également servi à la conception d’un grand tableau peint la même année. Les cinq panneaux sur papier de Burne-Jones vers 1875-1880, composant le Paradis, avec l’adoration de l’Agneau (voir Gazette n° 6, page 29), partaient à 500 000 euros. À 920 000 euros, l’estimation était doublée pour une toile (101 x 71 cm) due vers 1872-1875 au même artiste, une figure allégorique de la lune. La peinture ancienne n’était pas en reste. À 3,1 Meuros, l’estimation était triplée pour l’un des tableaux préférés de Pierre Bergé, un Portrait d’homme tenant un livre à l’huile sur toile (65,7 x 48,7 cm) signé Frans Hals. Un succès équivalent attendait, à 1,9 Meuros, une huile sur toile de Thomas Gainsborough, Portrait de Giusto Ferdinando Tenducci tenant une partition (voir photo page 43), estimée pas plus de 600 000 euros.

Les ors des Hanovre
La vacation consacrée à l’orfèvrerie et aux objets de vitrine était tout bonnement euphorique (100 % en lots comme en valeur), les estimations se voyant pour la très grande majorité dépassées, souvent très largement. Les 19 882 375 euros récoltés constituent d’ailleurs le record mondial pour une vente de cette spécialité. À elles seules, les 14 pièces provenant de la famille royale de Hanovre, via la galerie Kugel, totalisaient 6 134 000 euros frais compris. C’est justement la galerie Kugel qui poussait jusqu’à 710 000 euros la quadruple coupe en vermeil datée de 1649 (voir photo page 40). Il s’agit probablement d’un présent de la ville d’Osterode à Georg-Wilhelm, duc de Calenberg puis de Lunenbourg-Celle, suite à son accession à la tête du duché, en 1648. Les Kugel obtenaient également, moyennant 600 000 euros, la spectaculaire fontaine de table, dite de Bodendick, en argent et vermeil (1628-1643 - h. 5,5 cm - 3,1 kg), un travail hambourgeois d’Evert Kettwyck. Elle aussi a appartenu à Georg-Wilhelm. Rappelons que la principauté de Hanovre est également nommée Calenberg. Troisième résultat pour la collection Hanovre, 510 000 euros pour la plus grande des coupes (h. 113 cm), encore un achat des Kugel. Dite «coupe de Lunebourg» – son lieu de création – elle a été réalisée vers 1645, en argent et vermeil, par Nicolas Siemens. Trois autres coupes Hanovre occupent le top ten de l’orfèvrerie. Le trésor royal, auquel appartenaient ces pièces, fut sauvé de l’annexion du royaume par la Prusse, en 1866, en étant enterré et a ensuite suivi la famille de Hanovre dans son exil viennois. La deuxième place du palmarès doré de cette session était occupée à 650 000 euros, une estimation plus que triplée, par une sphère armillaire supportée par Chronos, un travail en argent et vermeil (h. 34,5 cm - 1 kg) de Jakob Mannlinch à Troppau, vers 1630. Le plat de Baden en argent, vermeil et émail (1562-1586 - diam. 46,5 cm - 3,2 kg) sortant de l’atelier augsbourgeois d’Abraham I Lotter multipliait par trois, à 550 000 euros, son estimation. Il porte les armes du margrave Karl II Baden-Durlach (1529-1577), dont il commémore l’adoption de la confession d’Augsbourg, texte fondateur du luthéranisme. Pour les nautiles montés, la palme, 420 000 euros, revenait à celui de Jeremias Michael à Augsbourg (1610-1612), en argent et vermeil
2 753 000 euros frais compris.
François-Xavier Lalanne (1927-2008), bar YSL, 1965, maillechort, laiton, métal et acier, 130 x 167 x 53,5 cm.
Record mondial pour l’artiste.
Eileen Gray au firmament
S’il est un domaine que Pierre Bergé et Yves Saint-Laurent ont marqué de leur empreinte, c’est bien celui de l’art déco. Ils font en effet partie des pionniers, qui, dès les années 1960, se sont intéressés à ce style alors pas vraiment identifié – et par conséquent négligé. En 1966, quand le musée des Arts décoratifs organisa l’exposition «Les Années 1925», les créations de Sonia Delaunay étaient par exemple ainsi saluées par George Lepape : «Mais c’était bon pour les concierges !» Le chemin à parcourir pour une large reconnaissance s’annonçait pour le moins ardu ! L’année précédente, nos deux collectionneurs n’hésitaient pas à acquérir une paire de vases monumentaux (h. 100 cm) en dinanderie laquée à décor géométrique, réalisée par Jean Dunand pour la cour du pavillon des métiers d’art de la célèbre exposition de 1925. Elle vient de décrocher le record pour Dunand, 2,7 Meuros. Cet artiste compte parmi les plus représentés dans la collection (voir page 42). Dunand n’était toutefois pas le seul à gagner les plus hautes marches du podium... Les arts décoratifs du XXe siècle remportaient de fait le record mondial pour la spécialité, avec un total de 59,15 Meuros, au-dessus donc des 50,73 Meuros recueillis par la collection Claude et Simone Dray, le 8 juin 2006 chez Christie’s à Paris. On se souvient que la collection Dray marquait un record absolu pour les objets d’arts du XXe siècle, avec 3,8 Meuros d’une paire de jardinières d’Albert-Armand Rateau. Un montant pulvérisé par les 19,5 Meuros du fauteuil aux dragons d’Eileen Gray (voir photo page de droite). Celui-ci est indissociable d’un intérieur mythique réalisé par la créatrice, l’appartement de Suzanne Talbot ; Saint Laurent et Bergé l’ont acquis en 1973 auprès d’un collectionneur qui l’avait lui-même acheté 15 000 F (13 706 euros en valeur réactualisée) chez Bob et Cheska Vallois. Ces derniers sont justement à l’origine de l’enchère record réalisée par notre siège, pour le compte d’un collectionneur qui leur a laissé carte blanche. Quand on aime, on ne compte pas... Provenant également de l’appartement de Suzanne Talbot, une enfilade exécutée vers 1915-1917 en laque (l. 225 cm) respectait pour sa part, à 3,5 Meuros, son estimation. Ce n’était pas le cas, toujours par Eileen Gray, d’une console en laque créée avant 1920, qui se voyait attribuer 2 Meuros. Plus avant-gardiste, la suspension Satellite vers 1925, conçue par Gray pour son propre usage à l’origine, était disputée jusqu’à 2,6 Meuros. D’une mise à prix à 300 000 euros, François Curiel a bondi d’office à 400 000, pas moins de neuf mains s’étant levées dans la salle. Un autre record mondial était prononcé pour Gustave Miklos, dont la paire de banquettes vers 1928-1929 captait de justesse 1,5 Meuros. Ces sièges sont en palmier et bronze laqué, l’assise étant recouverte de peau de Léopard. Pierre Bergé et Yves Saint Laurent les avaient acquis en 1972 lors de la dispersion de la collection Jacques Doucet, qui allait lancer le marché de l’art déco aux enchères. Présentée comme anonyme, cette paire avait été payée 37 000 F (31 850 euros en valeur réactualisée). Du côté des créateurs plus récents, les Lalanne furent bel et bien célébrés, les 15 miroirs d’esprit naturaliste conçus par Claude, entre 1974 et 1985, pour le salon de musique de la rue de Babylone étant poussés jusqu’à 1,6 Meuros, le bar de la bibliothèque spécialement imaginé en 1965 par François-Xavier fusant à 2,4 Meuros (voir photo page 38). Ces deux prix représentent des records mondiaux pour chacun des artistes. Toujours dans le domaine des records mondiaux, retenons celui d’Eckart Muthesius, 2,2 Meuros, réalisé grâce à une paire de lampes de parquet, créée en 1930 pour le hall d’entrée du palais du maharadja d’Indore. Chacune se présente sous la forme d’une colonne quadrangulaire en alpaca enchâssant du verre blanc dépoli (h. 132,5 cm). Armand-Albert Rateau recueillait 950 000 euros avec un guéridon à six pieds en bronze, soutenant un plateau de marbre vert (diam. 84 cm). Le tabouret curule africaniste de Pierre Legrain, vers 1920-1925 (voir Gazette n° 6, page 29), engrangeait pour sa part 380 000 euros.
21 905 000 euros frais compris.
Eileen Gray (1878-1976), fauteuil aux dragons, vers 1917-1919, 61 x 91 x 67 cm.
Record mondial pour l’artiste et pour les arts décoratifs du XXe siècle.
Record pour les émaux vénitiens
Le dernier catalogue de la vente – un pavé de près de 700 pages – affichait un éclectisme de bon aloi, façon «cabinet des merveilles», valorisé à 67 Meuros. Cette ultime journée était dominée par les deux tête en bronze – un rat (h. 30 cm) et un lapin (h. 45 cm) – provenant de la fontaine zodiacale du palais d’été de l’empereur Qianlong (1734-1795). Chacune enregistrait 14 Meuros à partir d’une estimation de 8 Meuros. La vive polémique – abondamment relayée par les médias – suscitée par la vente de ces deux têtes, contestée par le gouvernement chinois en raison de l’origine de leur sortie du pays, le sac du palais d’été en 1860, n’aura échappé à personne. Lundi dernier au matin, un nouvel épisode s’ajoutait à cette aventure, l’acheteur chinois – Cai Mingchao – affirmant ne pas vouloir payer les têtes. De manière inattendue, cette posture déclenchait le lendemain l’ire des médias chinois, Les Nouvelles de Pékin indiquant qu’« au delà de ce sentiment patriotique, il y a le respect de la parole qui est plus précieux» (dépêche AFP). Le ministère des Affaires étrangères chinois indiquait pour sa part n’avoir aucun contact avec Cai. Feuilleton à suivre, donc.
L’archéologie était aussi l’objet d’une attention soutenue, permettant à un torse d’athlète romain en marbre du Ier-IIe siècle (h. 99 cm), qui dominait le hall d’entrée de la rue de Babylone, de fuser à 1,1 Meuros, une estimation triplée. Datant de la même époque, le minotaure en marbre reproduit page 31 de la Gazette n° 6 atteignait 760 000 euros. Pour le mobilier classique, le sommet était atteint, à 800 000 euros, par une suite de dix-huit chaises italiennes du milieu du XVIIIe siècle – celles de la salle à manger de la rue de Babylone –, véritables morceaux de sculpture en bois doré. Elles provenaient du palais Carrega-Cataldi à Gênes. La quatrième enchère millionnaire de la journée, 1,75 Meuros, s’affichait sur un bronze, la tête de Janus de l’entourage du Primatice (voir photo ci-contre). L’estimation n’excédait pas 200 000 euros pour cette pièce achetée par Pierre Bergé à la galerie Aaron, «une somme dérisoire à l’époque» selon Le Figaro. La sculpture était de manière générale fort disputée. Parmi les bronzes, notons également une estimation doublée, à 600 000 euros, pour un hermaphrodite allongé d’après l’antique (l. 40,5 cm), du deuxième quart du XVIe siècle et attribué à Gianfranco Susini (1592-1646). La patine brune laisse apparaître des traces de laque translucide brun doré. Pour la sculpture, signalons les 700 000 euros, une estimation triplée, d’une suite de quatre bustes français du XVIIIe siècle, en bois peint crème et doré (h. 77 à 84,5 cm). Il s’agit de figures allégoriques des quatre continents. Les ivoires tournés allemands décrochaient, eux, un record, avec les 380 000 euros d’une coupe couverte du XVIIe siècle. La même enchère s’affichait sur une étonnante tour à compartiments en ivoire sculpté (h. 57 cm) réalisée en 1657 par Achille Hermansreyt Agamemnon. Une inscription située sous une des boîtes affirme que l’artiste, dont c’est la seule oeuvre connue à ce jour, est l’inventeur du modèle. Cette tour prend place dans son coffret d’époque à la forme, en cuir doublé de velours. Des deux ensembles d’émaux de la collection, Limoges et Venise, ce sont ceux réalisés sur la lagune qui rencontraient le plus vif succès. Tous trouvaient preneur, les estimations étant la plupart du temps nettement dépassées. Un record mondial était même obtenu pour les émaux de Venise, grâce aux 350 000 euros accordés à un bassin d’aiguière, vers 1500, en émail peint polychrome partiellement doré (diam. 49,5 cm). Le plat reproduit page 30 de la Gazette n° 6 partait quant à lui à 70 000 euros. Les émaux limousins étaient moins combattus, 5 lots ne trouvant pas preneur et les estimations étant – une fois n’est pas coutume – respectées ou tout juste atteintes. L’enchère de 280 000 euros retentissait cependant deux fois. Tout d’abord, sur un plat du troisième quart du XVIe siècle (39,3 x 53 cm) de Jean Court, à sujet des noces de Psyché, puis sur un bassin d’aiguière (diam. 43,8 cm) de 1558, toujours par Jean Court et représentant le triomphe de Cérès. Refermons cette saga Saint Laurent - Bergé avec les 280 000 euros de la curieuse paire de reliefs due à Johann Matthias Jansen vers 1780-1785, dont l’un, le joueur de flûte, était reproduit page 30 de la Gazette n° 6. L’autre sujet est un joueur de vielle à roue, l’ensemble étant en terre cuite, nacre et coquillages sur bois.
Lundi 23, mardi 24 et mercredi 25 février 2009.
Grand Palais. Christie’s France SVV, en association avec Pierre Bergé & Associés SVV.
La Gazette Drouot N°9 - 6 mars 2009 - Sylvain Alliod
Une collection des chiffres

Estimation  200 à 300 Meuros
Produit  373 935 500 euros

Art impressionniste et moderne
61 lots
- 206,15 Meuros - 97 % en lots - 90 % en valeur.

Tableaux et dessins anciens et du XIXe siècle
24 lots
- 22,22 Meuros - 75 % en lots - 90 % en valeur.

Orfèvrerie, miniatures, objets de vertu
110 lots
- 19,88 Meuros - 100 % en lots - 100 % en valeur

Arts décoratifs du XXe siècle
149 lots
- 59,15 Meuros - 95 % en lots - 98 % en valeur.

Objets d’arts, sculptures
279 lots
- 24,20 Meuros - 95 % en lots - 96 % en valeur.

Arts d’Asie, archéologie, mobilier, céramique
63 lots
- 42,8 Meuros.


Une exposition
Plus de
30 000 visiteurs en deux jours et demi, qui souvent ont fait la queue plus de quatre heures, sans oublier ceux qui n’ont pas pu rentrer.

Un lieu d’exception
La plus grande salle de ventes du monde, le Grand Palais. C’est la première fois que ce lieu accueillait une vente aux enchères. Les 13 500 m2 ont été mis en scène par la scénographe Nathalie Crinière, qui a imaginé 12 salles d’exposition. La salle des ventes – 1 200 places assises – occupait le transept de la nef.

Un catalogue
5 volumes, un très pratique guide d’exposition et un Dvd, le tout sous emboîtage. 686 lots décrits. Plus de 8 000 exemplaires tirés, tous vendus. Poids : 10 kg. Prix : 200 euros. Déjà un collector !

Une musique
La Callas chantant Casta Diva avant chaque session de vente, comme à la veille des défilés des collections haute couture d’Yves Saint Laurent.

Le spectateur le plus fidèle
Moujik, le bouledogue français d’Yves Saint Laurent.

Des records
Pour Matisse (35,9 Meuros), Brancusi (29,18 Meuros), Eileen Gray (21,9 Meuros), Mondrian (21,56 Meuros), De Chirico (11,04 Meuros), Géricault (90,2 Meuros), Duchamp (8,91 Meuros), Ensor (4,9 Meuros), Klee (3,98 Meuros), Dunand (3,08 Meuros), Ingres (2,08 Meuros), F.-X. Lalanne (2,75 Meuros), Muthesius (2,52 Meuros), C. Lalanne (1,85 Meuros), Miklos (1,74 Meuros) et d’autres encore...

Des Totaux
Henri Matisse : 50 931 000 euros (3 lots).
Piet Mondrian : 43 677 000 euros (5 lots).
Fernand Léger : 25 134 000 euros (6 lots).
Paul Klee : 6 178 000 euros (2 lots).
James Ensor  : 5 683 600 euros (4 lots).
Jean-Auguste-Dominique Ingres : 3 440 000 euros (4 lots).

Eileen Gray : 31 172 000 euros (4 lots).
Jean Dunand : 5 225 600 euros (19 lots).
Les Lalanne : François-Xavier : 3 826 000 euros (6 lots), Claude : 2 183 000 euros (3 lots), en commun : 97 000 euros (1 lot).
Jean-Michel Frank : 2 416 350 euros (19 lots).

Coupes Hanovre : 6 134 000 euros (14 lots).
Bestiaire en argent et vermeil : 3 532 000 euros (16 lots).
Boîtes en or : 1 492 450 euros (16 lots).
Camées : 1 311 900 euros (61 lots).
Chopes en argent et vermeil : 847 200 euros (10 lots).

Art asiatique : 32 334 600 euros (9 lots).
Archéologie : 4 283 600 euros (14 lots).
Sculptures en bronze : 8 526 800 euros (66 lots).
Émaux de Limoges : 3 467 700 euros (33 lots).
Émaux de Venise : 2 135 400 euros (21 lots).
Poignards moghols : 301 950 euros (10 lots).
Dents de narval : 367 400 euros (5 lots).
Cristaux de roche : 304 600 euros (11 lots).


Des préemptions
Centre Georges-Pompidou : 11,04 Meuros pour Giorgio de Chirico, Il Ritornante.
Musée d’Orsay : 577 000 euros pour James Ensor,
Au Conservatoire, et 385 000 euros pour Édouard Vuillard, Les Lilas.
Musée du Louvre : 481 000 euros pour une boîte à portrait en diamant (voir photo ci-contre).
Musée d’Écouen : 217 000 euros pour une plaque émaillée de Léonard Limousin vers 1540, Pâris, et 103 000 euros pour une paire de plaques émaillées du milieu du XVIe siècle par Martial Ydeux, Le Roi Arthur à cheval et Josue à cheval.


Des dons
Au Louvre : un tableau de Francisco de Goya, Portrait de Don Luis Maria de Cistue.
Au musée d’Orsay : une tapisserie d’Edward Coley Burne-Jones : L’Adoration des mages.

Note : les prix sont indiqués frais compris.



481 000 euros frais compris.
Vers 1680, boîte à portrait de Louis XIV, miniature par Jean I Petitot, monture émaillée et sertie de diamants par Pierre ou Laurent Le Tessier de Montarsy, h. 7,2 cm. Préemptée par le musée du Louvre.

853 000 euros frais compris. Christoph Uder, 1649, quadruple coupe d’Osterode, vermeil, h. 56 cm, 1556 g

29 185 000 euros frais compris. Constantin Brancusi (1876-1957), Madame L.R. (Portrait de Mme L.R.), vers 1914-17, bois de chêne sculpté, h.117,1 cm. Record mondial pour l’artiste.

2 025 000 euros frais compris.
Entourage de Francesco Primaticcio, dit le Primatice (1504-1570), troisième quart du XVIe siècle, Janus, bronze, h. 38 cm.

8 913 000 euros frais compris.
Marcel Duchamp (1887-1968), Belle haleine
Eau de voilette, 1921, boîte ovale en carton de couleur violette, bouteille de parfum en verre, h. 16.5 cm. Record mondial pour l’artiste.

1 297 000 euros frais compris.
Art romain, Ier-IIe siècle.
Torse d’athlète, marbre, h. 99 cm.

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