La Gazette Drouot
La Gazette Drouot
Top des enchères
Chapeau de l’empereur Napoléon Ier, de forme dite
«à la française», en castor noir, cocarde tricolore refaite postérieurement, ganse de soie noire et reste de bouton en bois, h. aile arrière 20,7, h. aile avant 15, diam. intérieur 56 cm.
Frais compris : 1 884 000 €
Napoléomania sans limites !
Jamais maître Osenat n’avait vu salle aussi comble que pour cette dispersion d’une partie des collections napoléoniennes de la famille de Monaco, qui récoltait 10 M€ frais compris sur deux jours, pour 4 M€ attendus au plus haut… Les grands amateurs de toutes nationalités étaient au rendez-vous et certains collectionneurs sortaient même pour l’occasion de leur réserve habituelle, à la plus grande surprise des habitués. L’heureux acquéreur du chapeau de Napoléon , dont les images avaient été largement diffusées hors de France, était ainsi présent dans la salle qui applaudissait à l’annonce de son résultat historique : 1,5 M€ ! Enchérissant pour le compte du président de l’entreprise sud-coréenne Harim Group, il ne compte pas s’arrêter là et souhaite collecter d’autres pièces ayant forgé la légende napoléonienne. Se présentant comme un leader dans son secteur, la firme de l’industrie alimentaire a choisi d’investir dans l’image de Napoléon, ambitieux meneur d’hommes adopté comme emblème de réussite, dont l’aura prend ici une dimension inattendue. Les collec­tionneurs apprécieront ce «coup de pub»… La seconde pièce remarquable de la vente, le Buste colossal à l’antique de l’empereur Napoléon Ier par l’atelier d’Antonio Canova, échappait à notre amateur et triplait son estimation pour rejoindre une autre collection étrangère, moyennant 550 000 €. Doublement historique – représentant la tente de l’Empereur dans l’île de Lobau en 1809 et emportée par ce dernier à Sainte-Hélène –, une assiette du service de Sèvres dit «des quartiers généraux» faisait elle aussi frémir les enchères. Portant le n° 14, peinte vers 1810 par Swebach-Desfontaines d’après les dessins de Laborde, elle sextuplait les prévisions pour obtenir 410 000 €. Multipliant aussi son estimation, un fusil des chasses royales, puis impériales, était propulsé à 250 000 €.
Dimanche 16 novembre, Fontainebleau.
Osenat SVV, Binoche et Giquello SVV. M. Dey.
Ecole française vers 1670, Nature morte au tapis iranien et à la coupe de fruits, toile, 161 x 199 cm.
Frais compris : 487 500 €.
Précieux tapis
L’art du tapis s’exprime sur les métiers à tisser des artisans mais aussi, plus rarement, dans l’atelier du peintre… L’auteur vers 1670 de cette composition est anonyme, mais français. Son pendant, estimé plus chèrement – 120 000 à 150 000 € au lieu de 80 000 à 120 000 € –, illustrait le Coup de cœur page 12 de la Gazette n° 38. Vendus séparément car d’une taille légèrement différente, ces tableaux étaient l’objet d’âpres batailles d’enchères au moment où se tenait le salon Paris Tableau. Notre composition à la coupe de fruits était adjugée 390 000 €, battant celle (178 x 215 cm) au vase de fleurs et au singe, cédée 360 000 €. Frais compris, elles cumulent 937 500 €. Provenant probablement de la collection des ducs de Choiseul au XVIIIe siècle, et restées dans leur descendance jusqu’à nos jours, elles voient leurs chemins se séparer, n’ayant pas été emportées par le même acheteur. Rappelons que le cabinet Turquin suggère comme séduisante hypothèse qu’il pourrait s’agir de portraits souvenirs de luxueux, et très onéreux, tapis offerts par la couronne de France à une cour étrangère. Nos toiles se singularisent par l’extrême qualité de leur exécution, les études de tapis connues, telles celles de Joseph Yvart (1649-1728) conservées au musée du Louvre, n’ayant pas le même degré d’aboutissement. Ce peintre est notamment l’auteur des tapis et étoffes des cartons de la «Tenture des Mois» commandée par Louis XIV aux Gobelins. De même, L’Inventaire des tableaux du Roy établi en 1709 et 1710 par Nicolas Bailly mentionne des compositions apparentées à nos tableaux, mais accompagnées de fleurs, fruits, violons et coffrets à bijoux. Ici, ces ouvrages sont indéniablement les sujets centraux, dévoilant même pudiquement leur revers…
Vendredi 14 novembre, salle 5 - Drouot-Richelieu.
Daguerre SVV. Cabinet Turquin.
Ecole symboliste de la fin du XIXe siècle, Gorgone, pastel, 24 x 31,5 cm.
Frais compris : 50 080 €.
Sidérante et sifflante
Un amateur a réuni «un univers singulier autour du fantastique», explique le catalogue de la vente qui décrivait cent cinquante numéros de sa collection, réunie depuis son plus jeune âge… Et de préciser : «Télescopage entre les rêves et les égarements d’un siècle finissant et la frénésie d’un monde moderne à inventer, la confrontation d’œuvres symbolistes avec des objets art déco associe deux moments de recherche particuliers. Deux utopies et deux au-delà, deux moments de rupture, tantôt rassurants, tantôt inquiétants.» C’est cette dernière tendance qui séduisait le plus les enchérisseurs, le sommet étant atteint à 40 000 € par ce saisissant pastel de la fin du XIXe siècle. Anonyme, il était assorti d’une estimation de 1 000 à 2 000 €. Notre collectionneur, «fidèle à sa personnalité sans concession (…), a décidé de changer de vie pour partir très loin», renchérit la notice du catalogue, fuyant le regard hypnotique de notre Gorgone… Les gorgones sont trois sœurs monstrueuses à la chevelure sifflante, terrifiantes au point que leur seule vue pétrifiait quiconque avait le malheur de croiser leur chemin. Persée vint à bout de la plus jeune, Méduse, la seule à être mortelle, en la décapitant. Ovide, dans ses Métamorphoses, écrit que c’est après le viol de la jeune Méduse, accorte jeune fille, dans le temple d’Athéna que la chaste déesse la transforma en monstre. À la fois belles et redoutables, ces créatures ne pouvaient qu’enflammer l’imagination des artistes. Dans un article érudit intitulé «La féminité de la gorgone», paru dans Les Cahiers d’histoire des littératures romanes d’Augsbourg en 2005, Roxane Lefebvre écrit qu’«à la fin du XIXe siècle, elle répond parfaitement au goût décadent pour les femmes fatales : elle est belle et démoniaque et ses charmes sont mortels pour l’homme.» Qui dit mieux ?
Jeudi 13 novembre, salle 9 - Drouot-Richelieu.
Audap-Mirabaud SVV. M. Remy.
Maria Feodorovna (1847-1928), Daily Strengths for Daily Needs, Londres, Sampson Low, 1895, in-8o, 368 pages, reliure d’époque en percaline blanche, dos accidenté, journal-bible de l’impératrice de Russie.
Frais compris : 87 493 €.
Une bible miraculée
Un ensemble de plus de mille trois cents lettres autographes, documents et objets provenant du prince Félix Youssoupoff (1887-1967) et de son épouse la princesse Irina de Russie (1895-1970), resté depuis dans leur descendance, récoltait plus de 800 000 € frais compris. La princesse était l’unique nièce de Nicolas II, dernier tsar de Russie. Cette filiation impériale explique la présence du journal-bible reproduit, ayant appartenu à sa grand-mère, Maria Feodorovna (1847-1928), épouse du tsar Alexandre III. Estimé pas plus de 20 000 €, cet ouvrage annoté par l’impératrice en danois, sa langue natale, était poussé à 70 000 €. Il lui avait été offert par sa mère, la reine Louise de Danemark, et a subi les soubresauts de la fin de l’Empire russe. En 1919, alors qu’une partie de la famille impériale était placée en résidence surveillée en Crimée à Aï-Todor, résidence d’été du grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch de Russie, une troupe perquisitionna l’endroit et emporta notamment la bible de l’impératrice douairière, considérée comme un livre contre-révolutionnaire… La vieille femme, qui la lisait du matin au soir, supplia en vain qu’on la lui laisse. La même année, sur insistance de sa sœur Alexandra, reine-douairière du Royaume-Uni, elle quitta avec d’autres membres de sa famille la Russie à bord d’un cuirassé envoyé par son neveu, George V, et se réfugia au Danemark. C’est là que dix ans plus tard, la dame reçut un colis contenant sa chère bible, retrouvée par un diplomate danois à Moscou dans une librairie de livres rares. Elle rendit son dernier souffle en la tenant contre elle. L’épisode du vol de la bible est relaté dans deux ouvrages autobiographiques, Quand j’étais grand-duc, d’Alexandre Mikhaïlovitch, et Avant l’exil (1887-1919), de Félix Youssoupoff.
Jeudi 13 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV. M. Boulay.
Saint-Pétersbourg, 1908-1917. Collier de l’ordre de Saint-André composé de dix-sept médaillons en or ciselé et émaillé polychrome sur une face, réunis par des anneaux ovales, poinçons d’orfèvre Édouard et « V.D. », l. 106 cm, poids brut 274 g.
Frais compris : 183 735 €.
Saint-André russe
Ce collier de l’ordre de Saint-André, fabriqué en or et émail à Saint-Pétersbourg entre 1908 et 1917, appartient aux derniers exemplaires réalisés sous le règne des tsars. De quoi justifier d’une enchère de 147 000 €. Premier ordre créé en Russie et occupant le sommet de la hiérarchie des distinctions du pays, il a été décerné avec parcimonie – un peu plus de mille fois – en dehors des membres de la famille impériale, entre 1699 et 1917. En 1916, parmi ses deux derniers récipiendaires, on compte l’héritier du trône du Japon, le prince Hirohito. L’origine de cet ordre remonte à une époque où la Russie ne possédait aucune décoration et trouve ses racines en… Écosse ! Grand réformateur et en quelque sorte inventeur de la Russie moderne, Pierre Ier (1672-1725) reçut plusieurs décorations à l’occasion d’un voyage en Angleterre en 1698. Ce fut l’occasion de découvrir l’existence de l’ordre du Chardon, créé en 1503 par Jacques IV d’Écosse et remanié en 1687 par Jacques VII. Le premier nom de cette distinction étant Saint-André d’Écosse et du Chardon, le tsar décide de relever l’ordre de Saint-André pour la Russie. L’apôtre André est le saint patron de l’Église russe, ayant introduit les prédications chrétiennes dans le pays. Le premier à recevoir l’ordre est un proche de Pierre le Grand, le comte grand-amiral Fiodor Alekseïevitch Golovine, pour la signature du traité de Nertchinsk le 6 septembre 1689, mettant fin au conflit avec la Chine. À partir de l’éphémère règne d’Ivan VI (1740-1741), il sera attribué à tous les hommes de la famille Romanov au moment de leur naissance. Notre collier est composé de sept aigles impériaux bicéphales centrés de saint Georges terrassant le dragon, de six étoiles rayonnantes portant la croix de saint André, appliquée des initiales «S.P.R.A.» (Sanctus Andreas Patronus Russiae), et de quatre blasons portant le monogramme de Pierre Ier apposé sur des drapeaux et trophées.
Vendredi 14 novembre, salle 1 - Drouot-Richelieu.
Coutau-Bégarie SVV. M. Boulay.
Chu Teh-chun (1920-2014), Composition abstraite, 1991, huile sur toile.
Frais compris : 219 100 €.
Chu Teh-chun
Le brasero abstrait de cette huile sur toile de Chu Teh-chun échauffait les enchères à hauteur de 175 000 €, au-delà des crépitements de son estimation. Elle a été réalisée en 1991. Cette année-là, après un séjour en Italie, le peintre se laisse gagner par la luminosité des artistes vénitiens, de la même manière qu’il avait, en Espagne en 1955, découvert dans l’art de Goya une nouvelle intensité chromatique, s’apprêtant à suivre les chemins de l’abstraction. Rappelons que suivant l’exemple de Nicolas de Staël, il va chercher dans la réalité les sources de son art, revivifiant la tradition chinoise en allant puiser dans la nature son inspiration. Il ne travaille pas sur le motif mais réinterprète, dans le secret de l’atelier, les émotions que la nature lui suggère. Les événements politiques auront aussi leur influence, cela de manière plus ou moins directe… Ainsi, invité en 1983 sur son sol natal par l’Association des peintres chinois, il retrouve les paysages de son enfance, initiant de cette manière une nouvelle phase de son travail. Le maître disait lui-même : «L’abstrait est resté pour moi un langage essentiel qui se transforme et s’enrichit indéfiniment pour communiquer l’expérience et la contemplation vécues.» Dans une monographie publiée en 2000 chez Flammarion, Pierre Cabane écrivait que «son œuvre naît à partir de deux cultures, mais d’une seule volonté : construire par la couleur expressive, faire parler l’ensemble du tableau par la somme des gestes spontanés et libres qui, totalisant corps et esprit, est à la fois vide et lumière, chaleur et vie. L’artiste est une plaque sensible de l’univers.» Incandescente, dans le cas de notre tableau…
Vendredi 14 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Cabinet V.A.E.P. Marie-Françoise Robert SVV.
Francis Picabia (1879-1953), Visage de femme aux boucles d’oreilles rouges, huile sur carton, 46 x 37 cm.
Frais compris : 181 540 €.
Picabia en beauté
Vous aurez sans doute reconnu cette jolie brune de Francis Picabia aux paupières fardées, peinte à l’huile sur carton. Reproduite page 55 de la Gazette n° 38, elle était estimée entre 40 000 et 60 000 €. Les enchérisseurs succombaient à son charme en n’hésitant pas à la pousser jusqu’à 145 000 €. Picabia est un trublion qu'on ne saurait réduire à une seule tendance. Son premier acte subversif n’est-il pas d’avoir peint des toiles impressionnistes d’après des cartes postales ?
Il gagne notamment ses galons d’avant-gardiste avec ses célèbres «mécanomorphes» assortis de titres tirés, pour certains, de locutions des pages roses du Petit Larousse. Il s’intéresse également à l’abstraction, qui s’accommode au début des années 1920 d’un retour à une figuration plus classique. Une décennie plus tard, elle se conjuguera de manière plutôt conventionnelle avec des portraits et des nus qui, durant la guerre, prendront un aspect de plus en plus kitsch, inspiré des pin-up aguicheuses de l’époque. Dès 1933, Picabia réalise un portrait d’une des muses du Tout-Paris artistique, Suzy Solidor, dont la position accroupie masque la nudité. Notre jeune femme est quant à elle anonyme, sa beauté classique l’éloignant des standards ironiques du peintre. La composition est plus originale qu’il n’y paraît de prime abord, une épaule du modèle étant absorbée par le fond noir, tandis que l’autre irradie du rouge du vêtement qui la recouvre, auquel s’harmonisent les ongles manucurés, les lèvres entrouvertes et les boucles d’oreilles en bouton. Un accord parfait.
Vendredi 14 novembre, salle 2 - Drouot-Richelieu.
Cabinet V.A.E.P. Marie-Françoise Robert SVV.
Attribué à Jan Harmensz Muller (1571-1628), Hercule domptant Cerbère, plume et encre brune, lavis brun et lavis de sanguine, 38 x 26,5 cm.
Frais compris : 28 369 €.
Hercule maniériste
Le cinquième volet dispersant une collection particulière de dessins anciens était nettement dominé par les 22 000 € de cet Hercule domptant Cerbère, attribué à Jan Harmensz Muller. Il figurait dans la deuxième vente de la collection Lagrenée et se voyait, dans une vacation anonyme organisée le 23 janvier 1980 à Drouot par Me Tilorier, adjugé 3 000 F (environ 1 240 € en valeur réactualisée). Cette feuille se place en quatrième position du palmarès mondial de l’artiste (source : Artnet), dominé par les gravures. Comme le montre une annotation portée en bas à droite, elle fut un temps donnée à Bartholomeus Spranger (1546-1611), peintre maniériste actif à la cour de Rodolphe II à Prague. Justement, Jan Muller a été en contact avec des artistes ayant travaillé à la cour du petit-fils de Charles Quint, notamment le célèbre sculpteur Adriaen de Vries, avec lequel il avait des liens de parenté. Il a d’abord reçu l’enseignement de son père, imprimeur et marchand d’art, et s’est vu très influencé par le style maniériste d’Hendrick Goltzius (1558-1617), sans que l’on sache s’il a seulement copié ses gravures ou été formé dans son atelier de Haarlem. Il a par la suite aussi bien gravé des sujets de son propre cru que ceux de confrères. Entre 1594 et 1602, il est à Naples et Rome, où il poursuit son art, avant de rentrer à Amsterdam reprendre l’affaire de son père décédé. La notice de l’œuvre indique qu’elle peut être techniquement rapprochée d’un Hercule de Cornelis Cornelisz Van Haarlem (1562-1638), conservé à la Rijksuniversiteit de Groningen. Elle suggère que notre dessin pourrait reprendre une composition de cet artiste.
Vendredi 14 novembre, salle 14 - Drouot-Richelieu.
Millon & Associés SVV. MM. de Bayser.
Chine, XIXe siècle. Vase rouleau en porcelaine à décor émaillé polychrome, famille rose, dit « Fencai », marque apocryphe Qianlong à six caractères en Zhuanshu en rouge sur couverte, h. 20,1 cm.
Frais compris : 656 640 €.
Vase aux immortels
Les arts décoratifs chinois étaient portés au pinacle de cette vente provençale. Une délicate coupe, indiquée autour de 6 000 €, décuplait d’abord ses attentes en étant adjugée 62 000 € en dépit d’égrenures. Sculptée en néphrite blanche et animée de deux poissons, elle porte la marque de Qianlong à quatre caractères. Elle était néanmoins largement devancée par ce vase inédit sur le marché. Annoncé autour de 4 500 €, il avait été collecté par un ingénieur militaire envoyé en Chine pour un voyage d’études à la demande de la Société du Crédit Lyonnais. Resté dans la descendance familiale, il se révèle une des expressions les plus parfaites de la civilisation chinoise en étant finement réalisé en porcelaine. Elle atteint son plein épanouissement sous l’impulsion des Qing, une dynastie d’origine manchoue. Grands amateurs d’art, les empereurs, tel Qianlong (1736-1796), veillent au perfectionnement des techniques et en font varier les procédés. Les décors de plus en plus élaborés s’avivent de plusieurs couleurs comme les doucai, les wucai. Au moment où les fours impériaux remettent en vogue les céladons, ils se fardent aussi de tonalités dites fencai, ou couleurs poudreuses. Notre vase reprend ainsi cette fameuse teinte onctueuse aux nuances indéfinissables d’opale et de vert poudré qui en font des pièces de prix. À l’éclat du matériau s’ajoute le raffinement des motifs décoratifs superbes, très appréciés des connaisseurs. Le col et la base s’agrémentent de nuages qu’enjolivent encore des lotus stylisés, incarnant la pureté. Quant à la panse, elle s’embellit des huit immortels ; incarnant le taoïsme, ils voguent sur des flots où ils sont reconnaissables par les objets qu’ils tiennent : des castagnettes identifient Cao Guojiu, le dieu protecteur des acteurs, un âne et une besace distinguent Zhang Guolao, patron des peintres et des calligraphes… Pulvérisant les estimations, notre vase précieux repart finalement pour la Chine, acquis de haute lutte par un collectionneur chevronné.
Avignon, samedi 8 novembre.
Hôtel des ventes d’Avignon SVV. Cabinet Portier.
Yun Gee (1906 -1963), One Who Loves Himself, 1929, huile sur toile marouflée sur carton, signée et inscrite en mandarin « Ian wu zhou zhi yuan », 50 x 37 cm.
Frais compris : 176 250 €.
La taoïsme par Yun Gee
La star de cette prestigieuse vente bajocasse, organisée traditionnellement le 11 novembre, était un tableau peint en 1929 par Yun Gee (voir n° 38, page 151). Présenté comme la pièce phare de la vacation, il suscitait une vive bataille de téléphones entre divers amateurs et le négoce international. À 100 000 €, une huitaine d’enchérisseurs étaient encore en lice. Resté dans la descendance familiale, il avait été retrouvé fortuitement lors d’un inventaire normand. Daté 1929, il appartient à la période parisienne de Yun Gee. Originaire de la province chinoise du Guandong, le jeune homme rejoint son père à San Francisco. Là, il étudie à la California School of Fine Arts, dans l’atelier d’Otis Oldfield, un peintre influencé par le cubisme cézannien. Ses premières œuvres, présentées à la Modern Gallery, sont vite remarquées pour leur originalité et leur ton avant-gardiste. Yun Gee arrive en 1927 en France, accueilli par le prince et la princesse Murat. À Paris, il rencontre les principaux acteurs de l’école de Montparnasse. Introduit dans les milieux culturels, il fréquente aussi bien Paul Valéry que Gertrude Stein. Fin observateur, il réalise des portraits d’écrivains comme celui d’André Salmon, exposé au Salon d’automne. À l’esprit du cubisme, il unit des accents plus personnels illustrant un goût pour les cultures asiatiques à l’image de notre tableau. Dévoilant les racines chinoises de l’artiste, il fait référence à une croyance taoïste sur la nécessité de faire préserver sa santé pour vivre le plus longtemps possible. La composition représente Shou Lao, un homme âgé reconnaissable à son front démesurément oblong. Aussi appelé «Étoile de la longévité», il fait face à une grue, symbole de pérennité et d’immortalité. Déclenchant une vive joute d’enchères, notre tableau était adjugé à un acheteur résidant à Hongkong, et réalisait un record européen pour l’artiste.
Bayeux, mardi 11 novembre.
Bayeux Enchères SVV. Mme Szaday.
Chine, époque Yongzheng (1723-1735) Vase en porcelaine à glaçure de type « guan », marque à six caractères au cachet de l’empereur Yongzheng à la base, h. 24,5 cm.
Frais compris : 440 220 €.
Délicat céladon
Ce précieux vase, présenté comme la pièce phare de cette vente sarthoise (voir Gazette n° 37, page 14) et annoncé autour de 30 000 €, tenait toutes ses promesses. Provenant d’un château du Sud-Ouest, il était resté dans la même famille depuis le début du XXe. De type « Guan », il révèle la quintessence de la céramique chinoise, plus particulièrement les merveilleuses porcelaines désignées en France sous le nom de «céladon», emprunté au héros de L’Astrée, un roman précieux d’Honoré d’Urfé. L’atmosphère réductrice de la cuisson favorise effectivement la profondeur des teintes, qui vont du bleu au vert, mais jamais ne se bornent à une couleur franche. La palette subtile des pièces, leur couverte onctueuse aux nuances indéfinissables d’opale et de vert poudré en font des objets d’art très prisés ; l’empereur les offrait d’ailleurs en cadeaux diplomatiques, en récompenses à des officiers de haut rang. Ce vase, présentant un corps cubique, surmonté d’un long col tubulaire, porte au revers de la base la marque à six caractères de Yongzheng (1678-1735), un empereur de la dynastie Qing successeur de Kangxi. Comme son père, il s’intéresse aux sciences et aux arts décoratifs. À cette époque, la beauté des porcelaines réside dans l’accomplissement technique, dans la délicatesse des textures et des glaçures. Selon l’expert Philippe Delalande, sa forme complexe très appréciée de l’empereur Yongzheng fait référence aux vases en métal du Moyen-Orient, qui ont inspiré les Ming. Les anses s’agrémentent encore de deux têtes de dragons moulées, emblèmes éminemment impériaux. Au cœur de la culture chinoise, il enthousiasmait les amateurs. Faisant l’objet d’une longue joute d’enchères, il était rudement débattu entre les musées, le négoce international, plusieurs acheteurs européens et asiatiques. Au final, il était conquis par un client asiatique au décuple des estimations.
Cherré, dimanche 16 novembre.
Balsan Enchères SVV. M. Delalande.

http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp