La Gazette Drouot
Au coeur du Musée Guimet
 
Musée Guimet
Une cloche coréenne de l'époque Choson
LA CLOCHE DONNÉE EN 2012 par M. et Mme Joseph P. Carroll est un exemple rare de cet art du bronze typique du bouddhisme en Corée (h. 0,73 mètre, diam. à la base 0,55 mètre et à l’épaule 0,47 mètre, bronze, fonte à la cire perdue). Datée de 1582, dix ans avant la guerre Imjin (1592-1598) que déclenche Hideyoshi dans son rêve de conquête et qui pour un temps détruit la péninsule, elle illustre l’une des trois grandes périodes de production de ces cloches, de taille souvent monumentale, qui, pour M. Lee O-Ryoung, ministre de la Culture, en 1989, symbolisent à elles seules l’approche coréenne. Si le modèle au départ est chinois, les cloches en Corée adoptent une silhouette ample, et sans aucune arête, que l’on suit de l’unification Silla (VIIe-Xe siècle) à la période Koryo (Xe-XIVe siècle) et au début de l’époque Choson (XIVe-XVIe siècle). Le même dispositif se répète fidèlement, avec en haut une bande à décor végétal sur laquelle s’appuient quatre carrés ponctués de neuf protubérances, à la forme arrondie, encadrés là encore par un motif floral.

© Photo Thierry Ollivier

Entre ces derniers s’insèrent deux carrés de même type, donnant en caractères chinois les commanditaires de la pièce, mais également la date de réalisation, le nom du monastère (ici, le temple de Suknam-sa, aujourd’hui disparu, province de Kyonggi-do). Sur les flancs qui s’évasent se détachent en relief, sur les exemples anciens, des représentations bouddhiques sur fond de métal nu, figures d’apsaras ou de bodhisattvas. Là, les flancs sont sans décor, mais les images bouddhiques se retrouvent entre deux carrés à motif de mamelon ou d’inscription chinoise. Au sommet de la cloche, un dragon est figuré dans les trois dimensions (h. 0,08 m) et fait office de poignée et d’axe de suspension ; mais avec la dynastie Choson a disparu, dès lors, le tube acoustique si caractéristique des périodes précédentes, censé apurer et amplifier le son. Longtemps exposée à San Francisco, dans les galeries de l’Asian Museum of Art, la pièce est exceptionnelle en dehors de Corée, et ce d’autant qu’elle résume avec bonheur l’esthétique coréenne (de la maîtrise du bronze des artistes Silla à l’art décoratif de la période Koryo), son goût pour la nature et le décor floral, et jusqu’à la peinture des tout débuts de la période Choson (l’image des bodhisattvas, à la silhouette de moine, évoque les portraits du peintre Yi Sang-Chwa, actif au XVIe siècle, conservés au musée Leeum, à Séoul). De belle facture, la cloche reste l’écho de la pureté des formes de la période Silla, de son sens de l’économie du décor, sans la surcharge qui, parfois, apparaît sur les productions miniatures qui vont en se multipliant avec l’époque Koryo. Quasi contemporaine de la cloche de Kapsa, datée de 1584, qui fait office de référence au XVe-XVIe siècle, elle reflète en ce sens la nouvelle dynastie, celle de Choson. Cette dernière, tout en se ralliant au confucianisme, à l’exemple des Ming (1368-1644), reste encore très marquée par la vision bouddhique des périodes précédentes, même si elle cherche à définir sa voie, comme l’illustrent la création de l’alphabet Hangul, au temps du roi Sejong (1418-1450), et la diffusion en Corée des académies néoconfucéennes, à l’instigation de Yi Hwang (1501- 1570). Reflet d’une aspiration à la simplicité qui va aller croissant, la pièce évoque ces monastères bouddhiques qui, avec le nouveau pouvoir, s’installent dans la campagne, loin de la capitale, mais où l’accès reste toujours marqué par le pavillon de la cloche, ponjonggak. Dans celui-ci, elle voisine avec le tambour, le gong plat en métal, à l’allure de nuage, unp’an, et un instrument en bois creux à la forme de poisson, mokt’ak. Les quatre instruments, samul, symbolisent par leur présence même le bouddhisme dans le pays et la vie monastique, qu’ils rythment au fil des heures et des cérémonies. En Corée, la cloche la plus spectaculaire est l’une des plus anciennes. Datée de 771, elle renvoie à cette époque où le royaume Silla, au sud-est, fait l’unification de toute la péninsule, grâce à l’armée des Tang, laissant le Nord aux mains du royaume de Palhae (699- 926). Elle se trouve à Kyongju, la Nara coréenne, et pèserait plusieurs tonnes. Même si son cartouche la donne explicitement comme ayant été réalisée au nom du roi Songdok, mort en 736, la tradition locale la nomme différemment. Il s’agit de la cloche «Émilie », et cette appellation évoque une tragédie dont la tristesse cherche à expliciter la musicalité quelque peu nostalgique du son de l’instrument.
Selon la légende, en effet, une fillette aurait été sacrifiée en hommage au bouddha à la suite d’une vision du moine de Pungdok-sa, après un premier essai de fonte malheureux, la cloche restant muette. C’est cette histoire qui expliquerait la sonorité profonde, à l’écho souvent grave, de la cloche de Kyongju – « Emi » pour oma (« mère »), sonnant comme un reproche ou la plainte de l’enfant, livré sans défense à un sort terrifiant. Pourtant, cette cloche n’était pas isolée. Le Samguk Yusa, compilation d’époque Koryo sur les contes et légendes du temps des Trois Royaumes et de l’époque Silla, date la première cloche à Kyongju de 754, au temple de Hwangyongsa. De celle-ci, toutefois, il n’existe plus rien, et la cloche « Émilie » reste donc aujourd’hui comme la plus grande de toute la péninsule, avec ses 3,33 mètres. Pour la période Koryo, la pièce par excellence, actuellement au Musée national de Corée, est elle aussi d’une taille imposante, 1,70 mètre. Datée de 1010, elle provient du temple de Ch’onhungsa, au sud de Séoul. L’exemple de Kapsa, typique du début de la période Choson, s’inscrit dans le droit fil de cette tradition où la forme, d’une plénitude limpide, n’est pas sans évoquer la douceur des céladons Koryo, au profil arrondi, ou la silhouette du hanbok coréen – ce costume féminin qui étonna Loti par son côté curieusement familier dans cette Asie du Nord, pourtant apparemment lointaine –, des robes dont le dessin rappelle Versailles et la cour des anciens rois de France, aux portes de la Chine, et dont la liberté paraît aux antipodes du kimono nippon. Il est révélateur en effet de comparer les approches et les styles, les sensibilités et les adaptations, sur un même thème ; et cela, dès qu’il s’agit des cloches, est facile et visible, à regarder l’exemple japonais ou celui de la Chine, qui, jusqu’alors, étaient les seuls représentés dans les galeries japonaises et chinoises du musée Guimet à Paris. À côté de la pièce coréenne, tout en douceur, en présence simple, au profil épanoui et calme, les autres traditions paraissent beaucoup plus âpres, plus tranchantes et plus dures, privilégiant une approche plus géométrique et beaucoup moins fluide, aux lignes structurées et aux angles très vifs. Aujourd’hui, l’orchestre est au complet, et les trois grandes musiques de l’Asie du Nord-Est sont présentes place Iéna, montrant l’extrême diversité de cette Asie du Nord. Jusqu’à aujourd’hui, il n’existait en fait qu’une seule cloche coréenne dans les collections parisiennes, une cloche de petite taille (h. 31,5 cm), datée de 1311, conservée au musée Cernuschi. Grâce à la donation récente, le visiteur curieux de la Corée pourra dès lors passer de la période Koryo à la période Choson, du musée de la Ville de Paris au musée national, et voir dans ce dernier comment cet art du bronze s’inscrit dans la tradition coréenne et comment celle-ci marque sa différence, jouant sa mélodie propre au charme apaisé, curieusement apaisant. Si l’ancienneté de l’art du bronze n’est plus à démontrer en Chine, où les cloches les plus anciennes renvoient à l’époque Zhou (Xe-VIIIe siècle av. J.-C.), sa transcription en Corée s’inspire largement du bouddhisme, quand elle prend au Japon une tournure plus guerrière. Opposant ces deux visions du monde, Lee O-ryoung souligne ainsi la spécificité de l’approche coréenne, et son humanité : «The Japanese, so proud of the exalted casting method which made their swords famous throughout the world, could never hope to produce anything like the bell of Korea. The Koreans, having produced as early as the eighth century the world’s biggest bronze bell, were clumsy at producing things which take life, but have yet to find their equal at producing that resonating ring which saves souls / Les Japonais, si fiers de la prodigieuse méthode de fonte grâce à laquelle leurs sabres avaient acquis une renommée mondiale, n’auraient jamais espéré fabriquer quoi que ce soit qui ressemblât à une cloche coréenne. Les Coréens, qui dès le VIIIe siècle avaient confectionné la plus grande cloche en bronze au monde, étaient peu adroits pour réaliser des objets symboles de mort, mais ils n’ont pas encore trouvé leur égal pour produire cette sonorité qui sauve les âmes (ndlt). » Pour lui, la Corée est bel et bien le « pays du matin calme », que seule berce la musique des cloches des monastères bouddhiques, au son mélancolique. Il faut rappeler, pourtant, que les cloches complètes et datées sont très rares en Corée : six sont recensées pour la période Silla, une dizaine pour la période Koryo et enfin moins d’une vingtaine pour l’ensemble de la période Choson (1392-1910), les cloches de type coréen ne s’élevant guère qu’à huit pour sa première partie.

 

À VOIR
Musée Guimet,
place d’Iéna, Paris XVIe,
tél. : 01 56 52 53 00,
www.guimet.fr
Tous les jours sauf le mardi, de 10 h
à 18 h.

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