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Au fil du Dit du Genji
Le musée Guimet expose pour la première fois en France les quatre rouleaux du Dit du Genji tissés par maître Itarô Yamaguchi (1901-2007). Ce célèbre tisserand a travaillé une grande partie de sa longue existence au sein de Nishijin à Kyôto, quartier qui doit son nom à l’ancien campement (jin) de l’ouest (nishi), établi pendant les guerres d’Ônin (1467-1477). La qualité et la richesse des soieries tissées d’or et d’argent produites à Nishijin sont les principales raisons de la célébrité de ces pièces dans tout le Japon. L’utilisation, à partir du XVIe siècle, de métiers à la tire sophistiqués permet de réaliser des étoffes aux motifs de plus en plus complexes et recherchés. Les techniques se perfectionnent surtout pendant l’époque d’Edo (1615-1868), notamment avec l’amélioration de l’insertion des lamelles de papier doré ou argenté dans les fonds et de l’application de feuilles de métal. Cependant, plusieurs facteurs vont entraîner le ralentissement de l’activité de tissage à Nishijin : le grand incendie de 1730, le développement des ateliers de province et le transfert de la capitale vers Tôkyô en 1869. En perdant son statut de capitale et ses principaux commanditaires, Kyôto et, en particulier, Nishijin vont connaître une terrible baisse d’activité. Face à cette crise économique, et sous l’impulsion de l’ère Meiji (1868-1912) qui marque l’ouverture du Japon à l’Occident, quelques tisserands de Kyôto ont l’idée de se rendre en Europe, notamment en France, afin d’y étudier les métiers à tisser «modernes». Ils ont entendu parler du métier inventé par Joseph-Marie Jacquard (1752-1834) et souhaitent apprendre à l’utiliser. Ainsi, grâce à l’argent accordé par le Trésor impérial, la préfecture de Kyôto organise un voyage de jeunes Japonais à destination de Lyon. |
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Paravent, Itarô Yamaguchi (1907-2001), dessin préparatoire agrandi, mise en carte avant tissage, livre XLIV du Dit du Genji : la rivière aux bambous (Takegawa), II, encre et couleurs sur papier, monté en paravent.
© Akira Nonaka/shiko Co.,LTD., Kyôto |
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Le tisseur Sakura Tsuneshichi, le teinturier Inoue Ihei et le mécanicien Yoshida Chûshichi partent en 1872, accompagnés par Léon Dury, professeur de français à Kyôto. Ils passent près d’un an en France à étudier le métier à mécanique Jacquard et rentrent au Japon en 1873 avec une vingtaine de métiers à tisser. Ils vont dès lors enseigner cette technique à travers le pays, afin de former tous les tisserands à ces méthodes. Le Jacquard va peu à peu remplacer le métier à la tire, qui permettait certes de réaliser des étoffes complexes, mais dans un laps de temps beaucoup plus long. Pour parvenir à ce résultat, le métier à mécanique Jacquard utilise un système de cartons perforés qui permettent la levée des fils de chaîne, supprimant ainsi le tireur de lacs des métiers à la tire. Le décor et le fond du tissu sont programmés à la mise en carte, assurant la reproduction du dessin à tisser sur du papier quadrillé. L’utilisation du métier est largement diffusée par la publication de manuels. Grâce à ces techniques innovantes, le tissage de Nishijin va reprendre une place prépondérante dans l’industrie textile au Japon. Lorsque maître Yamaguchi commence à tisser des ceintures de kimono (obi), il utilise un métier à mécanique Jacquard. Après avoir fondé, très jeune, sa propre manufacture de tissage (en 1920) et consacré une bonne partie de sa vie à cette activité, il souhaite réaliser une œuvre qui marquera l’histoire du tissage de Nishijin. Il décide alors de reproduire les célèbres peintures de l’époque de Heian (794-1185) – conservées au musée Tokugawa de Nagoya et au musée Gotô de Tôkyô – qui représentent des épisodes du Dit du Genji (Genji Monogatari), ouvrage littéraire majeur du XIe siècle, rédigé par Murasaki Shikibu. |
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Rouleau tissé du Dit du Genji. Illustrations, livre XLIV du Dit du Genji : la rivière aux bambous (Takegawa), II, soie, filés métalliques dorés, argentés et platine blanc,
lamelles de papier doré ; brocart (nishiki), double-étoffe façonné (dérivé) à plusieurs effets, dominante trames lancées et brochées, liées en taffetas et sergé.
Tissé sur métier à mécanique Jacquard, 2009, musée Guimet, don d’Akira Nonaka, 2009, MA 12236.
© Thierry Ollivier/RMN |
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Les rouleaux de maître Yamaguchi sont tissés sur un métier qui combine une mécanique Jacquard à un métier à la «lève-baisse», c’est-à-dire dont les lisses se lèvent et s’abaissent. Il a utilisé une technique extrêmement complexe qui a nécessité plusieurs années de préparation. Maître Yamaguchi a tenté de synthétiser plusieurs méthodes de tissage pour les amener à une sorte de perfection. Les rouleaux alternent des scènes représentant le Dit du Genji et le texte correspondant calligraphié. Le décor est réalisé par l’introduction de trames supplémentaires discontinues, brochées, introduites à l’aide de petites navettes et de trames continues, lancées, en soie ou en lamelles de papier. Le tissage de la calligraphie est particulièrement impressionnant, tant son exécution est raffinée. Il est composé grâce à une trame lancée sur une base en taffetas de soie et de lamelles de papier doré et argenté, dont le fond est également agrémenté de très minces feuilles métalliques. Maître Yamaguchi a eu recours à de nombreux spécialistes et a fait appel à des corps de métiers variés pour traiter tous les problèmes inhérents à ce type de tissage très délicat. Il a créé, en collaboration avec des spécialistes de lamelles de métaux, un platine blanc susceptible de rendre le même effet que l’argent sans s’oxyder. En recréant cette œuvre inestimable et en lui restituant ses couleurs d’origine, le maître n’a pas simplement produit une talentueuse copie. Comme il le soulignait lui-même : «Ce que je fais n’est pas une copie mais une création originale.» Considéré comme un trésor national au Japon – bien qu’il ait refusé de porter officiellement ce titre –, maître Itarô Yamaguchi est l’auteur d’un ouvrage remarquable, tant par la prouesse technique qu’il représente que par la passion qui a animé sa conception. Conscient de l’importance qu’a eu l’introduction du métier Jacquard dans les ateliers de Nishijin, maître Yamaguchi a souhaité offrir à la France, patrie de Joseph-Marie Jacquard, ce travail qu’il a mis trente-sept années à réaliser. L’acquisition de ces rouleaux est un enrichissement très important pour le musée Guimet, non seulement parce qu’elle permet d’illustrer une part majeure de l’art du tissage, mais aussi un moment de l’histoire du Japon, où ce pays connaissait un mouvement de modernisation et d’ouverture au monde sans précédent. Cette exposition, en présentant des dessins préparatoires, des agrandissements de mises en carte, des éléments techniques, témoigne de manière exhaustive des différentes étapes inhérentes à la réalisation de ce tissage unique au monde.
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Aurélie Samuel
chargée d’études documentaires section textiles
du musée Guimet, co-commissaire de l’exposition.
La Gazette de l'Hôtel Drouot - 18 décembre 2009 - N°44 |
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À VOIR
«Au fil du Dit du Genji - hommage à maître Itarô Yamaguchi»,
musée des arts asiatiques Guimet,
6, place d’Iéna, Paris XVIe,
jusqu’au 10 janvier 2010. |
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Les expositions-parcours
Changer un parcours suffit à changer le regard du visiteur et à susciter en lui une nouvelle réflexion.
Le concept de l’exposition-parcours «Trésor de Dunhuang, mille ans d’art bouddhique», élaboré,
à l’automne 2008 par Jacques Giès, président du musée Guimet, a permis, grâce à la création d’une identité visuelle spécifique et d’une signalétique appropriée, de repenser et concevoir des itinéraires au sein des collections permanentes. Un an après, c’est au tour de l’exposition «Au fil du Dit du Genji - hommage au maître Itaro Yamaguchi» de s’inscrire dans cette démarche. Un élégant livret d’accompagnement au format carré, riche en textes et illustrations, est remis au visiteur ; le musée Guimet constitue ainsi au
fil des expositions-parcours une série éditoriale, mémoire des évènements de la collection muséale
revisitée. Cette exposition a bénéficié du mécénat de la banque Nomura. |
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Histoire de la donation
C’est en 1992, à l’occasion de l’exposition «Kesa, manteau de nuages» au Japon, que Krishnâ Riboud, fondatrice de l’Association pour l’étude et la documentation des textiles d’Asie (AEDTA) – dont la collection d’environ 4 000 textiles est aujourd’hui conservée au musée Guimet –, rencontre le maître à Kyôto. Itarô Yamaguchi avait déjà tissé deux des quatre rouleaux et désirait les montrer à cette grande spécialiste des textiles. Il exprime alors son désir d’offrir ces deux œuvres au musée. Son souhait sera exaucé le 6 avril 1995, date à laquelle les deux rouleaux sont exposés dans les galeries du panthéon bouddhique du musée Guimet, lors d’une cérémonie au cours de laquelle le maître est fait officier des arts et lettres. En accord avec Itarô Yamaguchi, le troisième rouleau a pu rejoindre les réserves du musée en 2002, suivi du quatrième, achevé par son disciple
en 2009. |
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