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Gandhara, trésors du Pakistan un art de la frontière
Le buddha, dans sa grotte de Mamane Dheri, symbolise à lui seul l’énigme du Gandhara : une sculpture à l’aspect hellénisant, bien plus occidentale qu’indienne, qui pour Alfred Foucher reprend le type apollinien avec son visage ovale, son profil fin, très aristocratique, avec sa chevelure en chignon ondée naturellement. «Un moine sans tonsure ou un roi sans parure», telle est la définition de l’image du Buddha dans l’art du Gandhara, pour reprendre la formule de cet indianiste français qui défend, autour de 1900, la thèse de l’art «gréco-bouddhique». |
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Tête féminine Taxila, Pakistan, Giri, du Stupa principal,
panneau 5, stuc, 23 x 14,5 x 15,5 cm, Taxila Museum.
© DR |
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L’image du Buddha domine ici une scène très vivante, évoquée sur le socle : l’arrivée du cortège d’Indra – le chef du ciel des trente-trois dieux dans le panthéon brahmanique –, avec son musicien Pançasika, venu tirer le sage de sa retraite paisible, au fond de la montagne. Celle-ci est décrite avec une extrême précision, de façon quasi naturaliste, avec une multitude de personnages et d’animaux, comme croqués sur le vif, occupant les flancs de la colline. La pièce comporte une inscription, et celle-ci est datée dans une ère qui suscita tous les schémas possibles. En effet, cette ère est inconnue et fait encore l’objet de toutes les discussions entre tenants de la chronologie, que défendait Paris, reliant le Gandhara à la geste d’Alexandre et aux rois indo-grecs, et les partisans de la période kouchane, cet Empire des steppes dont l’apogée culmine au IIe-IIIe siècle, contemporain de la Rome impériale, cette dernière thèse ayant l’aval de Londres. Si Alfred Foucher suggère une datation ancienne, pour cet art des fondations bouddhiques qui fleurit autour de Peshawar, à la frontière afghane, c’est qu’il cherche à le relier à l’épopée des Grecs aux confins du monde classique connu, jouant ainsi la continuité avec ces royaumes indo-grecs qui s’épanouissent au nord-ouest de l’Inde, après le passage d’Alexandre le Grand et la dynastie Maurya, premier empire indien. Force est de reconnaître que la thèse paraît logique si l’on songe aux entretiens du roi Ménandre avec un sage indien, Nagasena, tous deux parlant bouddhisme au IIe siècle av. J.-C. Elle paraît logique également si l’on considère la stratigraphie de la ville gréco-parthe de Sirkap, site de Taxila, qui montre très clairement la présence des Grecs, ou plus exactement des Indo-Grecs, et la succession continue des envahisseurs étrangers, d’Alexandre aux Kouchans. |
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Pourtant, à l’inverse, il est difficile de nier que le beau style gandharien visible à Mamane Dheri est similaire, sinon même identique à celui que l’on trouve quelquefois sur les triades où le Buddha trône sur le lotus, flanqué de deux bodhisattvas, soit des ensembles qui marquent a priori la période d’apogée de l’art du Gandhara, annonçant les paradis bouddhiques que l’on retrouve, à Dunhuang aux portes de la Chine, à la fin de la période Souei ou au début des Tang. Certes, la stèle du musée de Lahore en est une image tardive, même si Kipling y voit encore le souvenir des Grecs, mais celle du musée de Peshawar provenant de Sahri Bahlol paraît étrangement proche, alors que dans le même musée, un buddha sur lotus, de style déjà gupta par sa pureté et par son élégance, semble faire très clairement le lien avec les grands buddhas de la vallée de Bamiyan. Reste aussi que les fouilles du Swat, site de Butkara I, par la mission italienne (1956-1962), suggèrent des niveaux plus anciens, souvent inattendus, où se mêlent les influences iraniennes et nomades, reflet des Indo-Parthes ou bien des Indo-Scythes et qui parfois, par leur caractère archaïque, rappellent certains reliefs de l’art ancien indien de l’époque de Bharhut.
L’exemple d’Alexandrie en Égypte, à la fin de l’époque hellénistique, montre bien la juxtaposition, voire la cohabitation d’un style local et d’un style importé, et la remarque de Foucher garde, là encore, toute sa pertinence. Comment admettre en effet, sans aucune discussion, l’adéquation Kouchan et Gandhara quand l’Empire des Kouchans, au temps de Kanishka, affiche ses origines nomades, après avoir mis fin aux derniers Indo-Grecs ou bien aux Scytho-Parthes ? La stèle de Rabatak, trouvée en Bactriane afghane, montre d’ailleurs que cette dynastie dure seulement deux cent ans, soit un temps très court pour permettre d’expliquer l’abondance des reliefs et statues de l’art du Gandhara. En fait, l’art que Foucher voulait «gréco-bouddhique» apparaît fascinant par son foisonnement même, son caractère souvent contradictoire, en apparence du moins, son côté quasiment «stratégique», première mise en image de la légende bouddhique sous une forme humaine, sur fond de mouvement de dévotion, que l’on appelle bhakti, et ce avec un luxe de détails que l’école de Mathura – que l’on donne comme voisine sous la période kouchane – est bien en peine de mettre en parallèle ; une école marquée par des influences étrangères, venues de Méditerranée, pilastres néocorinthiens et découpage des scènes, guirlandes tenues par des amours, tout un monde de centaures, de tritons, d’hippocampes, aux côtés de la figure d’Atlas ou du thème des vendanges, voire des scènes érotiques qui côtoient en bonne intelligence des sujets bouddhiques, reflet des contacts directs avec le monde grec ou rêve d’une Rome inconnue, connue simplement par écho, une Rome exotique et lointaine, par-delà l’écran parthe... |
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Apothéose bouddhique, Pakistan, Gandhara, stèle de Mohammed Nari, schiste, 119 x 97 x 28 cm, Lahore Museum.
© DR |
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C’est dans cette région, enfin, que semble s’être effectué le glissement du bouddhisme d’un système ancien (hinayana ou theravada) à celui dit «du grand véhicule» (mahayana), à l’époque des Kouchans, comme le veulent les pèlerins chinois venus chercher la Loi au pays du Buddha. Le bouddhisme prend dès lors un tour plus conceptuel, se perd en transcendance avec ce cortège nouveau de buddhas et de bodhisattvas, ces êtres promis à l’éveil mais qui acceptent de remettre leur salut à plus tard pour jouer le rôle d’intercesseur auprès des créatures vivantes par compassion bouddhique. Les miracles dès lors se transforment en terres pures, en paradis bouddhiques, et le buddha s’éloigne du simple monde terrestre pour trôner sur son lotus dans des sphères éthérées au sein d’assemblées merveilleuses qui prennent bientôt l’aspect d’apothéoses bouddhiques. Le Gandhara, vu de l’Ouest, reste le point ultime de la conquête perse, le «Far East» des Grecs. Vu de Chine, c’est la porte de l’Inde, quand la région vue du sous-continent fait figure
d’«exotique», fortement entachée d’influences étrangères. C’est là que se noue ce dialogue improbable entre bouddhisme et hellénisme dont témoigne le Milindapanha, dialogue entre le roi indo-grec Ménandre (145 av. J.-C.) et le sage indien Nagasena, qui voit deux mondes chercher à se comprendre. Imaginer cependant l’art gandharien se terminer avec la dynastie kouchane, voire les Kouchano-Sassanides, quand l’Empire iranien, à l’époque de Shahpur, met fin à l’indépendance de cet Empire des steppes, est peut-être trop rapide si l’on songe au site de Taxila, non loin d’Islamabad, qui montre tout autour de la ville des fondations bouddhiques poursuivre leur existence avec un art du stuc très proche de Hadda (Afghanistan) et des peintures murales du type de celles que l’on trouve à Bamiyan (Jinan Wali Dheri).
Cet art du Gandhara, dont la stèle du musée de Lahore marque le point final, et qui séduit Kipling au tout début de Kim, est aussi celui qui a su créer l’icône du Pakistan ou le Buddha ascète, montrant que cette école, aux intentions bien souvent missionnaires et quelquefois bavardes, a su trouver les mots justes pour dire la condition humaine et qu’elle le fait avec une maîtrise, une invention, une élégance qui n’appartiennent qu’à elle. L’art du Gandhara, en définitive, c’est avant tout un art bouddhique, celui des monastères autour de Peshawar, dont les relations à l’avenir seraient à préciser avec ceux situés par-delà la frontière, déjà dans la montagne, près de Jelalabad, sur le site de Hadda. C’est un art humaniste où le schiste domine avec des reflets quelquefois métalliques, même si la stéatite du Swat paraît plus archaïque – avec ses belles nuances vert pâle effacé – et si le stuc connaît, beaucoup plus tard, une réelle faveur qui annonce l’art de la terre et du modelage propre aux oasis du Xinjiang. C’est un art finalement démocratique, un art du peuple et pour le peuple d’où émerge l’image de Maitreya, – le Buddha à venir avec son petit vase à eau –, un art très éloigné des rêves de grandeur et d’Empire de ses puissants voisins, un art curieusement familier pour qui vient d’Occident, même s’il est définitivement indien, un art également étrangement «exotique» pour qui vient de l’Asie du Nord-Est, comme le fait le pèlerin chinois Xuanzang à l’époque de l’Hégire, et ce même si c’est à cette école que se réfère toute sa tradition, des textes jusqu’aux images, le Gandhara étant vu par ces moines étrangers comme seconde terre du bouddhisme.
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Pierre Cambon
Commissaire de l’exposition
Conservateur en chef au musée Guimet
La Gazette de l'Hôtel Drouot - 16 avril 2010 - N°15 |
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À VOIR
«Pakistan. Terre de rencontre - Ier-VIe siècles. Les arts du Gandhara»,
du 21 avril au 16 août, musée Guimet,
6, place d’Iéna, Paris XVIe,
tél. : 01 56 52 53 00, www.guimet.fr
Album de l'exposition,
coédition RMN/ musée Guimet, sous la direction de Pierre Cambon.
Prix : 35 €. |
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WWW.GUIMET.FR |