La Gazette Drouot
Au coeur du Musée Guimet
 
Musée Guimet
L'envol du dragon
Maître des nuées, maître des eaux… Les sinuosités de cet animal fabuleux épousent l'histoire millénaire du Vietnam, de l'âge du bronze au crépuscule de la dernière dynastie royale.

Depuis des siècles, les contours particuliers de la carte du Vietnam, son relief capricieux et ses liens avec les éléments aquatiques ont été comparés au dragon, cet animal emblématique des pays de l'Asie orientale imprégnés de culture chinoise (Chine, Corée, Japon, Vietnam). Mollement allongé le long des côtes, la tête tournée vers le delta du fleuve Rouge, la queue contournant celui du Mékong, ce dragon gracile et sinueux dresse hautement sa longue crête – la chaîne annamitique – en direction du Laos et du Cambodge. Maître des eaux, il est parfaitement à l'aise dans un pays entièrement en bord de mer, traversé de fleuves immenses et de rivières impétueuses et si souvent embrumé dans les masses nuageuses. Dans ces pays de l'Asie orientale qui partagent une même conception du monde et de ses flux, le dragon est le maître absolu des nuées et des eaux. On comprend le rôle majeur de celui qui est censé faire tomber la pluie et régir fleuves et mers dans des régions essentiellement agricoles, où les sécheresses alternent bien souvent avec des périodes d'intenses précipitations dont la violence provoque, parfois, de dramatiques inondations.
Ornement de toiture : dragon, terre cuite grise, époque Lê, XVIIIe siècle. Musée national des arts asiatiques - Guimet.
© Thierry Ollivier

De là, découle toute l'importance du mythe dont les représentations, d'abord circonscrites à des objets directement rattachés aux cultes de fertilité, participent peu à peu de presque tous les aspects de la décoration architecturale où elles apparaissent en lien avec le monde aquatique suggéré par de telles images connues de tous. Les premiers souverains du royaume presque mythique de Van Lang (c. VIIIe-IIIe siècle) se considéraient eux-mêmes «de la race des dragons». Quant au peuple qu'ils gouvernaient, les Viêt, habitants du delta du fleuve Rouge, ils étaient issus, dit-on, de «l'union d'un descendant d'Immortel et d'une fille de Dragon». Cette période est aujourd'hui désignée «Culture de Dông Son», du nom d'une petite localité de la province du Thanh Hoa où fut mis au jour un abondant mobilier archéologique à la faveur de fouilles pratiquées dans les années 1920-1930. Cette civilisation du Bronze final a livré nombre de tambours, d'armes et de vases aux formes variées sur lesquelles apparaissent ici ou là des « proto-dragons » offrant davantage l'aspect de serpents enroulés ou de crocodiles menaçants, ces animaux aquatiques associés au dragon depuis des temps immémoriaux. C'est avec les Han (220 avant notre ère - 220 après) et les conquêtes de l'empereur Han Wudi que le nord du Vietnam actuel s'imprègne en profondeur des fondements de la culture chinoise, au cœur de laquelle figure le dragon. Le pays en restera à jamais marqué, sans pour autant perdre son originalité. En témoignent les bronzes funéraires où les dragons servent de montures aux immortels, quand bien même ces derniers affichent leur identité locale par un costume et une apparence très éloignés des traditions Han. L'indépendance du pays, en 939, puis surtout l'avènement de la grande dynastie des Ly (1010-1220), permettent au Vietnam de témoigner avec éclat de son intérêt pour le bouddhisme, déjà pratiqué depuis des siècles, par la construction de grands sanctuaires dans lesquels la décoration fait la part belle au dragon qui orne désormais l'extrémité des toitures de terre cuite ou les parois en pierre des tours-stupa. Les fouilles récentes du centre-ville de Hanoi ont mis au jour les vestiges des palais occidentaux de la Cité impériale des Ly et des Trân (XIe-XIVe siècles) à laquelle on rattache désormais ces ornements de terre cuite et de pierre très sculpturaux. Mais si le dragon orne çà et là certaines céramiques de la période, c'est surtout à partir des XVe-XVIe siècles, à la faveur du développement d'une clientèle marchande fortunée, que les brûle-parfums, les vases et les chandeliers produits dans les fours de Bat Trang (région de Hanoi) reçoivent des décors faisant appel à cette chimère, qu'elle lutte avec la «perle», selon la symbolique consacrée, ou qu'elle bondisse dans les volutes nuageuses avec vivacité. L'époque voit d'ailleurs l'essor des grès porcelaineux à décor de bleu de cobalt, produits dans les fours de Chu Dao (province de Hai Duong), utilisés au palais et surtout exportés vers l'ensemble de l'Asie du Sud-Est et le Moyen-Orient. Les fouilles sous-marines, conduites de 1997 à 1999 au large de l'île de Cu Lao Cham (province de Quang Nam), dans le centre du Vietnam, témoignent de cette effervescence. Les centaines de milliers de pièces remontées de l'épave et réparties entre les collections publiques vietnamiennes et le marché de l'art international constituent un corpus extraordinaire de formes et de décors qui a considérablement modifié notre connaissance de la céramique vietnamienne de cette période. Les dragons y figurent de manière très exceptionnelle. Sans doute l'image de celui qui régit les souffles du monde des eaux est-elle déjà plus étroitement associée au souverain, garant de l'harmonie terrestre, aussi trouvait-elle moins sa place sur des pièces destinées à l'étranger. Les monarques Lê (1428-1789) sauront en tout cas magnifier ce symbole vite inséparable de tous les aspects relevant de la symbolique impériale, même en un temps où le pouvoir réel est le plus souvent aux mains des seigneurs Trinh, dans le Nord, et Nguyên, dans le Centre. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, en dépit des troubles qui traversent le pays, le bouddhisme connaît un essor nouveau, enrichi par un syncrétisme associant des éléments du taoïsme, du confucianisme et du culte des génies. Le dragon y trouve sa place, qu'il s'élance sur les toitures des temples, ou qu'il berce le Bouddha enfant au moment de son ultime renaissance terrestre. Mais il revient aux empereurs Nguyên (1802-1945) d'avoir conféré au dragon une importance toute particulière. Au moment où la nouvelle dynastie s'inspirait des traditions chinoises des Qing (1644-1911) pour conférer un lustre nouveau à ses institutions et à sa nouvelle capitale, Huê, cette chimère dynamique partait à l'assaut des palais, gravissait les escaliers, ondulait sur les poutres et les toitures, et rejoignait tout ce qui, de près comme de loin, était attaché à l'empereur. Des prêts exceptionnels du musée national d'Histoire du Vietnam et émanant du trésor impérial des Nguyên témoignent de ce phénomène. Ces somptueux objets d'or et d'argent, longtemps protégés dans les coffres de la banque nationale du Vietnam (1945-2007), parmi lesquels figurent des sceaux des empereurs Gia Long (1802-1820), Minh Mang (1821-1841) et Khai Dinh (1916-1921), des décrets d'or, des vases rituels et divers objets précieux sont présentés pour la première fois en Occident. Nombre d'entre eux ne sont jamais sortis du Vietnam et sont publiés pour la première fois dans le catalogue de cette exposition qui s'inscrit dans le cadre des années croisées France-Vietnam et qui bénéficie du soutien exceptionnel de l'Institut français.

 

À LIRE
L'Envol du dragon - Art royal du Vietnam, catalogue réalisé sous la direction scientifique de Pierre Baptiste.
Coédition musée national des arts asiatiques - Guimet/éd. Snoeck, 192 pp.,
120 ill. 30 €.

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