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Suite à sa réouverture en 2006, le musée des Arts décoratifs organise régulièrement dans sa galerie d’actualité des expositions pour promouvoir tous les aspects de la création contemporaine (design, artisanat) et toutes les formes d’expression concernées par les collections du musée, du bijou à la céramique en passant par le verre ou le mobilier. Dans ce cadre, le musée donne régulièrement une carte blanche à un designer. Celui-ci est donc invité à penser entièrement le projet, de son thème à la scénographie. Depuis 2007, date de la première exposition dans la galerie d’actualité, le musée a donné quatre cartes blanches à des designers. Le premier, Konstantin Grcic, avait choisi de faire converser les objets dans une exposition intitulée «Small Talk». Jasper Morrison a ensuite proposé aux visiteurs de s’asseoir et de tester ses sièges lors de son exposition «Take a Seat». Les deux designers de Normal Studio ont cherché à mettre en avant les processus de leur «Design élémentaire».
Ces trois cartes blanches avaient pour point commun de s’intéresser à des designers aux préoccupations proches : interrogation sur la fonctionnalité des objets, édition en série, volonté de gommer tout pathos par une écriture minimale. Après cette trilogie, le musée a souhaité inviter des designers aux approches assez différentes : intérêt pour l’artisanat, séries limitées, valeur expressive des formes et des matériaux. Maarten Baas a ainsi ouvert ce nouveau volet en présentant en 2011 «Les curiosités d’un designer». L’exposition, consacrée depuis le 13 septembre dernier aux frères Campana, «Barroco Rococó», met elle aussi l’accent sur des créateurs qui ont bousculé les codes d’un design fonctionnel. |
Fernando et Humberto Campana, designers brésiliens célèbres pour leurs réalisations insolites, leurs détournements et recyclages d’objets ont été révélés grâce aux éditeurs européens comme Edra pour le mobilier, Fontana Arte pour les luminaires et Alessi pour les accessoires domestiques. Ils sont devenus en quelques années les ambassadeurs incontestés du design brésilien. Fernando Campana (né en 1961) et Humberto Campana (né en 1953), respectivement architecte et avocat de formation, se sont associés en 1983 pour créer une œuvre singulière qui utilise des matériaux et des techniques a priori inhabituels dans l’univers du design. Depuis leur atelier de Sao Paulo, véritable laboratoire artisanal, Fernando et Humberto Campana conçoivent un design «tiré de la rue», à mi-chemin entre l’arte povera et le design, et ont pour matériaux de prédilection des objets de récupération. La culture du Brésil est leur principale source d’inspiration. La diversité des influences, l’économie de moyens, le recyclage et l’artisanat se croisent dans leur œuvre. Les premières réalisations sont celles d’Humberto : des pièces artisanales comme des cadres de miroirs réalisés en bois et coquillages et des paniers en bambou aux formes et techniques volontairement imparfaites et imprécises. Humberto et Fernando intitulent même leur première collection «Inconfortable» pour un ensemble de chaises peu fonctionnelles, présenté dans une galerie de Sao Paulo en 1989. Leur œuvre évoque volontiers la nature. Ils privilégient, par exemple, le motif du coquillage, élément décoratif fréquent à la fois dans l’art baroque, mais aussi dans l’artisanat traditionnel des Indiens du Brésil. La référence au monde animal est récurrente : le canapé Boa (2002, édition Edra) mais aussi le fauteuil Corallo (tressage de fil de métal rouge corail, 2004, édition Edra) ou le fauteuil Anémone (2000, production Estudio Campana) qui suggèrent l’univers marin. Ils procèdent à un travail de récupération de bouts de bois, ferraille ou plastique, textiles ou autres éléments insolites comme des jouets, puis ils les détournent de leur usage initial en les agençant tantôt selon des procédés artisanaux, tantôt selon des techniques de pointe. Ils n’hésitent pas à définir leur univers à la limite du «kitsch» et du «régionalisme», mais également à la frontière du design, des arts appliqués et de l’art contemporain. Ils font sensation en 1991 avec leur chaise Favela créée à partir de morceaux de bois récupérés et assemblés de façon artisanale (diffusée par Edra à partir de 2003). Leur Banquete Chair (2002, production Estudio Campana), faite d’animaux en peluche amoncelés et le siège Sushi (2002, édition Edra), composé de lamelles de tissu sont autant d’exemples de leur design anticonformiste. Passionnés par la culture française, ils signent des collaborations avec des maisons telles Lacoste en 2009 pour une ligne de polos et la manufacture de porcelaine Bernardaud en 2009 et 2011 avec la collection «Nazareth» et les assiettes «Euro Tropiques». Leur «gloriette» pour l’hôtel du Marc, Veuve Clicquot à Reims en 2010, leur aménagement du Café de l’horloge au musée d’Orsay en 2011 et leur toute récente suite pour l’hôtel Lutetia à Paris comptent parmi leurs derniers aménagements dans l’Hexagone.
«Barrocco Rococó» est leur première exposition dans un musée français. Humberto et Fernando ont imaginé une scénographie à base de fibres de coco qui peut répondre aux normes de développement durable tout en évoquant leur pays d’origine. Dans cet écrin naturel, ils ont choisi de présenter un travail inédit réalisé à Rome pour la Galleria O. En réponse à une proposition d’exposition initiée par la commissaire italienne Emanuela Nobile Mimo sur le thème des «intérieurs privés romains», les Campana ont dessiné des objets en relation avec un lieu symbolique des grandes périodes de l’architecture de Rome (Antiquité, Renaissance, baroque, etc.). Le but était de mettre en parallèle design et architecture. En 2011, les premières pièces ont été présentées à l’ambassade du Brésil, au palais Doria Pamphilj de Rome. Dans ce joyau de l’architecture romaine, Humberto et Fernando ont cherché à rendre hommage à l’art baroque du Brésil. Toutes les pièces ont été faites à partir de moulages en bronze doré d’éléments décoratifs anciens, en particulier des XVIIe-XVIIIe siècles. Les éléments moulés ont ensuite été «pervertis», selon l’expression des deux frères, pour aboutir à une création insolite utilisant des matériaux nobles comme le marbre de Carrare et le bronze. Conçues comme des collages très personnels, parfois volontairement imparfaits, les pièces sont façonnées dans un atelier romain spécialisé dans le travail du bronze et du marbre et chaque œuvre est produite en série limitée. Après cette première présentation, les frères Campana ont décidé de poursuivre le travail avec la Galleria O mais en introduisant d’autres matériaux (bambous, fourrure, fibre de coco) et références (éléments inspirés par la nature). Parmi les onze pièces de l’exposition, neuf nouvelles créations sont ici présentées pour la première fois. Ces pièces utilitaires vont du miroir au canapé en passant par les suspensions ou la table basse. Elles sont le résultat d’un véritable travail de sculpteur. Le baroque reste le fil conducteur de ce projet, par son foisonnement et sa virtuosité. Pour les frères Campana, c’est aussi l’occasion de s’approprier les racines de leur culture. Particulièrement stimulés par le fait d’exécuter les pièces à Rome, et non au Brésil, ils ont trouvé dans l’architecture de la ville le ferment de ce projet. Alliant mixité des matériaux et des références, les Campana restent fidèles à leur esprit baroque et poétique. |