La Gazette Drouot
Au coeur du Quai Branly
Tatoueurs, tatoués
Le musée du quai Branly explore l'univers du tatouage en rassemblant plus de 300 oeuvres historiques et contemporaines, provenant du monde entier, et mettant en avant sa dimension artistique.

Si le tatouage est riche d'une histoire à la fois technique et esthétique, déjà très largement étudiée et représentée, les tatoueurs et tatoués en sont les porte-paroles au quotidien. Pour la première fois, le propos d'une grande exposition est consacré à sa pratique en tant que geste artistique, et rend hommage aux pionniers contemporains, ces artistes qui ont fait évoluer l'art du tatouage mais dont le rôle n'a jamais été mis en valeur. Créés spécifiquement pour l'exposition, treize " volumes " - prototypes reproduisant de manière hyperréaliste des parties du corps humain - sont façonnés dans un matériau expérimental et tatoués par des maîtres en la matière, parmi lesquels Tin-Tin (artiste tatoueur français), Horiyoshi III (Japonais), Filip Leu (Suisse), Jack Rudy (Américain), Xed LeHead (Anglais) et Chimé (Polynésien). Sont également présentés dixneuf projets de tatouages peints sur des kakémonos par des professionnels qui exercent dans le respect de leur art, en faisant preuve d'une inspiration résolument moderne et d'une volonté de mettre en valeur dans leurs travaux une réelle singularité.

Peau peinte racontant les exploits d'un chef sioux ou mandan lors de guerres entre Arikara, Sioux et Mandan, début XIXe siècle, région des Plaines, (population Mandan), Amérique. Analysée et restaurée dans le laboratoire EDF Valectra généreusement mis à la disposition du musée du quai Branly par la Fondation EDF, et grâce au soutien de Martine et Bruno Roger.
© musée du quai Branly, photo Patrick Gries,

DU GLOBAL AU MARGINAL
Médium graphique du langage mondial, le tatouage a changé de signification au cours de son histoire. Son ancienneté, son omniprésence dans différentes sociétés, la diversité de ses formes et la pluralité de ses pratiques à travers le monde sont l'un des pivots de l'exposition. Dès le milieu du XIXe siècle, le tatouage devient porteur de messages intimes ou sociétaux, de conviction personnelle ou d'appartenance à un groupe identitaire. Sur le corps des tatoués - soldats, prisonniers... - s'imprime un langage secret. Il perpétue une légende sociale autant que des styles graphiques conditionnés par les techniques rudimentaires de l'époque. Le tatoué, considéré comme marginal, devient personnage d'exhibition dès 1840 lors de la " Chicago World's Fair ", catalyseur des premiers cirques itinérants. Ils intègrent des tatoués dans leurs spectacles au même titre que la femme à barbe ou l'avaleur de sabre, ou bien en les installant dans les baraques foraines situées à l'entrée des chapiteaux (les sideshows).

NOUVELLE DONNE : LE JAPON, L'AMÉRIQUE DU NORD ET L'EUROPE
À Edo - ancien nom de Tokyo -, berceau du tatouage traditionnel japonais au XVIIe siècle, les illustrations d'Hokusai et Kuniyoshi lancent l'engouement autour du tatouage. Symbole prisé de contestation du " petit peuple " ainsi que de nombreuses corporations - pompiers, palefreniers, artistes... -, la pratique est finalement interdite à la fin du XIXe siècle. Ironie de l'histoire, c'est à l'époque où le tatouage bascule dans l'ombre au Japon que le reste du monde le découvre. En Amérique du Nord, alors que l'ensemble des tribus natives pratiquaient depuis toujours l'art du tatouage, Samuel O'Reilly (décédé en 1908), l'un de ses pionniers aux États-Unis, développe en 1881 la machine à tatouer électrique. Au début du XXe siècle, le tatouage se donne en spectacle sideshow ; il est à la mode. Puis la facture du style aux " cernés épais ", dit " old school ", s'impose. L'exposition met à l'honneur le travail de grands maîtres ayant révolutionné le milieu de sa pratique contemporaine, dont l'artiste Ed Hardy, qui a favorisé puis popularisé les échanges artistiques internationaux. En Europe : vieille de plus de 4 500 ans, la momie d'Ötzi est le plus ancien témoignage prouvé de la pratique du tatouage en Europe occidentale. Deux mille ans plus tard, certains des deux cents peuples celtes alors installés dans une grande partie de la région - France, Belgique, Italie, ouest de l'Allemagne - arborent eux aussi des marques sur le corps. Sous la pression colonialiste couplée aux missions d'évangélisation, l'Occident étouffe voire éradique le tatouage religieux et identitaire en Europe, comme dans les territoires colonisés. C'est à travers la multiplication des échanges commerciaux mis en place avec les colonies que le tatouage réapparait en milieu urbain.

Projet de tatouage sur toile par Dr Lakra, Mexique, 2013, peinture sur toile de lin (détail).
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO CLAUDE GERMAIN

RENOUVEAU DU TATOUAGE TRADITIONNEL : ASIE ET OCÉANIE
Le tatouage traditionnel en Océanie et en Asie du Sud-Est connaît lui aussi une révolution dans sa conception ethnographique, tribale ou magique depuis la fin des années 1970 : subordonnée à des échanges incessants grâce au développement des transports et du tourisme, la pratique du tatouage ancien devient soumise à un réseau d'influence entre toutes les sociétés au niveau mondial. Si le modèle des sociétés de consommation et notamment leur afflux d'images ludiques influence la peinture, la littérature et le cinéma contemporains, il impacte aussi la pratique du tatouage. La dimension transnationale des tatouages ethniques permet de présenter les motifs traditionnels avec un regard moderne, c'est-à-dire comme pratique vivante et dynamique portée par des individus ou des familles de tatoueurs. L'exposition met en valeur la diversité des traditions de tatouages, leur dimension esthétique, rituelle, mais aussi le renouveau de ces pratiques et leurs évolutions modernes.

NOUVEAUX TERRITOIRES : LES TATOUAGES CHICANOS ET CHINOIS
Le tatouage chicano est apparu dans les années 1970 via l'esthétique " chicana " véhiculée au sein de prisons renfermant, en particulier, des membres des gangs issus d'Amérique centrale et des populations d'origine latino installées sur le territoire américano-frontalier. C'est principalement en Californie puis au Mexique que le tatouage chicano va imposer une nouvelle école, tant graphique que culturelle. Ses tatoueurs revisitent l'incroyable imagerie de leur histoire et opèrent des basculements graphiques par une relecture audacieuse du passé : ils choisissent de faire resurgir les symboles d'un héroïsme culturel dans de nouvelles compositions et palettes de couleurs. En Chine, depuis des millénaires, le tatouage a connu une succession multiple de statuts sociétaux. Compte tenu des dynasties impériales consécutives et de leur religion, le tatouage fut associé à la marge, à la criminalité ou adopté par la classe noble et/ou bourgeoise. Cependant, il a toujours été une pratique ancestrale chez les minorités installées sur des territoires non administrés par le pouvoir en place car trop éloignés géographiquement - Drung et Dai par exemple. Il fut interdit dans les années 1960 pendant la révolution culturelle par Mao Zedong, qui le considérait comme une manifestation de l'impureté et de la malhonnêteté. Aujourd'hui, affirmation d'une pop culture mondialisée, les jeunes générations s'en emparent, malgré un jugement de la majorité des Chinois, encore hostiles à l'égard du tatouage.

 
Commissariat : Anne & Julien, fondateurs de la revue HEY ! modern art & pop culture, performers, journalistes, auteurs, réalisateurs.
La Gazette Drouot - 13 juin 2014 - N°23
Affiche de l'exposition " Tatoueurs, tatoués ", réalisée par Tin-Tin.
© MUSÉE DU QUAI BRANLY
Anonyme, XIXe siècle, Homme marquisien tatoué, huile sur cuir rentoilé, 30,7 x 23,8 x 1,6 cm, 323 g, Marquises (îles).
© MUSÉE DU QUAI BRANLY, PHOTO CLAUDE GERMAIN
À VOIR
" Tatoueurs, tatoués ", musée du quai Branly, mezzanine ouest, www.quaibranly.fr
- Jusqu'au 18 octobre 2015.
Catalogue Tatoueurs, tatoués, coédition musée du quai Branly/Actes Sud,
288 pages.
Prix : 45 €
À VOIR
" Notes d'Encre ", par HEY! La Cie au théâtre Claude Lévi-Strauss. Cycle de sept spectacles mettant en scène l'incroyable épopée du tatouage, du XVe siècle à nos jours.
Les trois premiers volets : le 31 mai, le 16 juin et le 20 septembre 2014.
http://www.gazette-drouot.com/static/resultat_vente_encheres/liste.html http://catalogue.gazette-drouot.com/ref/ventes-aux-encheres.jsp